Relations Orient-Occident, un dialogue impossible?

Une relation réduite à une vision binaire. De nos jours, la relation Orient Occident s’apparente à une sorte d’attirance-répulsion, d’amour-haine. L’histoire de ces relations que l’on néglige souvent tend à oublier ainsi que la profondeur qui en découle sont la clé des problèmes d’incompréhension et de rejet de l’autre qu’on peut percevoir aujourd’hui. Les interactions ont été plus fréquentes qu’on ne le croit et multiples tant au niveau culturel que social. Les échanges tels qu’ils ont eu lieu en Andalousie pendant la présence musulmane sur la péninsule ibérique ont aussi contribué au rapprochement et ont permis aux uns de découvrir les autres. Aujourd’hui, nous sommes bien loin de cette image d’Épinal. Au siècle de la mondialisation de l’ouverture des frontières et du décloisonnement des esprits, nous assistons à un spectacle assez paradoxal et consternant.

Au moment où l’Europe souffrait en plein Moyen-Âge de guerres intestines dû au morcèlement de ses pays en provinces et de ses provinces en seigneuries, le monde arabe s’apprêtait à solidifier son empire et débarquait en Europe afin d’étendre son emprise et de profiter du « désordre » européen. En effet, dans ces seigneuries l’autorité centrale le roi était plus symbolique que réel. Durant la période qui s’étend du 8ème siècle au 13ème siècle l’expansion arabe s’étend engendrant la redécouverte des textes anciens tant indiens ou chinois que grecs et persans. Ces conséquences étaient le produit de politiques voulus par les pouvoirs arabes, à travers notamment le mécénat entre autres de la dynastie des Abbasides et de leur capitale Bagdad qu’ils avaient érigé en centre de la culture et du savoir. Bagdad est ainsi devenu un carrefour culturel incontournable pour tous les savants des contrées islamiques. L’instigateur de cette effervescence culturelle au sein de la capitale Abbasside n’est autre que le calife Al-Mamun dont le règne dura 23 ans de 813 a 833 et qui selon les nombreuses études menées à son sujet était un grand mécène protecteur des savants et amoureux des sciences. Le calife s’empressait de faire appel à tous les grands savants de son époque dans le but d’acquérir de nombreux textes de l’empire Byzantin et les faire traduire au plus vite. A partir du , commença alors l’intense activité de traduction qui dura un siècle entier. Durant cette période de nombreux savants ont été traduits tels que Aristote ou Platon pour les philosophes et Euclide et Pythagore pour les mathématiciens. Cet exemple de Bagdad comme carrefour culturel au 10ème siècle n’est pas sans faire penser a la période de la Renaissance en Europe ou à des souverains tels que Laurent de Médicis ou encore François Ier. Ces princes éclairés ont développé le mécénat sur un mode opératoire identique à celui des califes orientaux, à savoir faire sortir du romantisme irrationnel caractéristique du Moyen-Âge pour revenir aux sources de l’héritage antique. La redécouverte de l’Antiquité par les souverains européens ne s’est pas faite uniquement par un travail de traduction. Elle est surtout passée par l’art comme en témoigne la symétrie des œuvres de Raphael, l’harmonie des œuvres du Bernin ou le réalisme et la perfection dans la représentation notamment du corps humain dans les œuvres de Léonard De Vinci. Cet art fut le moyen de rendre visible cette redécouverte des canons et des savoirs antiques, contrairement au monde musulman ou toute représentation est condamné car dieu est le seul a pouvoir créer ou façonner.

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Toutefois, l’âge d’or arabe n’a pas été que le fruit de traduction des textes et savoirs anciens sans innovations. De nombreux savants ont révolutionné les savoirs et innoveé dans plusieurs domaines qui sont tombés dans l’oubli. Nous pouvons notamment citer Abbas Ibn Firnas, intellectuel pluridisciplinaire : inventeur, médecin, ingénieur, poète né en 810 a Izn-Rand Onda dans l’Émirat de Cordoue ,actuelle Ronda en Andalousie. Cet homme a développé des projets de machines volantes et autres engins. Il fut sans doute l’un des savants à avoir influencé De Vinci tant leurs deux projets sont similaires. Dans un autre domaine on peut parler d’Al-Khawarizmi, mathématicien né en 780 a Khiva en Ouzbékistan son nom latinisé est Algoritmi sous le règne des Abbasides. Ce savant fut à l’origine de la notion d’algèbre dont le nom est tiré de son traité Kitab al Jabr. Son œuvre fut traduite en latin au 12ème siècle et permit à l’Europe de découvrir ces innovations. En général, les sciences dures ont toujours fasciné les califes et ce fut le principal champ de leur mécénat. Soucieux du développent et du progrès, leur règne a vu émerger des figures telles que Ibn Zakarya Al-Razi (en latin Rhazes) né en 865. Ce savant alchimiste iranien fut le premier à prôner l’utilisation de l’éthanol en médecine et à développer l’usage de la médecine expérimentale en lieu et place de la médecine préventive. Ce grand médecin a aussi théorisé la formation de centres hospitaliers et de centres de formation de médecins. Toujours dans le domaine de la médecine nous pouvons citer deux grandes figures : d’abord Ibn Sina ou Avicenne qui voit le jour en 980 en Ouzbékistan. Surnommé prince des savants « cheikh al Raïs », il contribua notamment a diagnostiquer la méningite et le diabète. Quant à son œuvre philosophique qui se situe a la croisée des chemins entre canons orientaux qu’il maitrise et références grecs et occidentaux qu’on lui a enseigné, elle reste jusqu’à aujourd’hui une référence sur la guérison de l’âme qui combine néo-platonisme et   monothéisme. Nous avons également Abu Al-Qasim Al-Zahrawi connu en occident sous le nom d’Abulcassis né en Andalousie à Madinat al-Zahra cité construite par le calife Abd-Errahman III Al Nassir se situant non loin de la ville de Cordoue. Ce médecin est considéré comme l’un des pères de la chirurgie moderne, il fut également le médecin de la cour du calife Hakim III. Parallèlement, il édite plusieurs encyclopédies dont la compilation atteint plus de 6000 pages où il théorise la méthode de la médecine et de la chirurgie dans son ouvrage « Kitab Al-Tasrif ». Il détaille également l’anatomie et décris avec précision les organes. Il fut celui qui a inspiré Paul d’Égine.

Nous avons donc vu que dans le domaine des sciences dures de nombreux savants théorisent, innovent et conceptualisent des éléments que l’Occident reprendra plusieurs centaines d’années plus tard. Mais les sciences dures ne sont pas les seules ou les savants musulmans brillent. Nous ne pouvons pas parler des savants musulmans sans citer deux grandes figures que sont Ibn Rochd et Ibn Khaldoun. Ibn Rochd connu en Occident sous le nom d’Averroès voit le jour a Cordoue en 1126 et décède a Marrakech en 1198. Il est philosophe, théologien et juriste. Ses paires le surnomment « le commentateur » tant il a analysé les œuvres d’Aristote et des philosophes grecs. Il oeuvrera à concilier philosophie et religion, ce qui lui vaudra plusieurs accusations pour hérésie. Malgré tout, il demeurera aux yeux de l’Histoire le père de la laïcité en tentant de séparer raison et foi. Il restera une référence car par exemple Saint Thomas d’Aquin et d’autres grands noms ne cesserons de reprendre son œuvre pour la critiquer ou pour la prendre comme base de départ de leurs travaux. Quant à Ibn Khaldoun historien, sociologue, économiste, géographe, démographe et homme d’État, sa façon de percevoir les changements sociaux et politiques dans les régions qu’ils traverse le mènent à devenir le père de la sociologie. Son œuvre majeure reste la mouqadima ou Introduction à l’Histoire Universelle. Ce savant né à Tunis en 1132 reste la muse des grands sociologues tel que Durkheim, Tocqueville, Comte et autre.

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Ce rayonnement culturel n’aurait pas pu être sans des structures solides et organisées couplées à un appui matériel et immatériel. Ces lieux se trouvaient là où les califes voulaient constituer des havres de savoir. Les lieux physiques contenaient des bibliothèques, centres de traductions, lieux de travail et de réunion pour les savants et scientifiques ce qui faisaient de ces villes des lieux sûrs et assurant une abondance matérielle pour les savants. Ces lieux ont incontestablement joué un rôle majeur dans « la transmission du savoir et de l’héritage des civilisations ». Ces lieux sont en effet les symbôles de cet âge d’or musulman. La maison du savoir la plus prolifique et influente reste incontestablement celle de Bagdad fondé sous le règne du calife Al-Mamun. Ce lieu réunissait des savants tel que Al-Khawarismi, AL-Kindi… Ce haut lieu de savoir se développe au fil des règnes et connaît une fin tragique avec la destruction de la bibliothèque de Bagdad en 1258 par les Mongols. Le fonctionnement de ces lieux était organisé par des corpus de règles énoncés par les Califes. Ceux-ci comprenaient des aspects financiers généreux, tant au niveau de l’entretien et du roulement qu’a celui de la rémunération des savants. Ces institutions ont sans doute inspiré le fonctionnement des monastères au Moyen-âge en Occident. Aujourd’hui très peu de ces lieux sont encore debouts.

L’environnement est nécessaire pour le développement du savoir mais le contexte sociopolitique l’est tout autant. L’un des environnements fondamentaux à analyser lors de l’âge d’or arabe reste la période andalouse. L’Andalousie a était conquise par les nords africains musulmans entre 711 et 715. Puis elle a été reprise par les Ommeyades chassés et massacrés par les Abbasides en Orient en 756. Cette période fut la quintessence de l’art islamique comme en témoigne les monuments tel que le palais d’Al-Hamra ou la grande mosquée de Cordoue. Cette période a aussi été celle de la coexistence des communautés de manière pacifique car comme le disent les savants andalous de l’époque, il est impossible de construire une société sans libérer le corps et l’esprit. Cet adage montre donc que la pesanteur des règles morales des vainqueurs ne s’appliquait au vaincus que si ils y consentaient. Il en va de même des savants qui étaient protégés par les Califes dont l’idéologie était très libérale par rapport au rigorisme de l’époque. nous pouvons citer en exemple les thèses en faveur de la laïcité d’Ibn Rochd.

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Concernant la philosophie, nous parlons souvent de philosophie musulmane mais ce n’est pas une philosophie religieuse. Il s’agit plutôt d’une philosophie développée dans l’ère civilisationnelle musulmane. Cette philosophie est généralement divisée en plusieurs courants. Nous avons par exemple du 10ème au 12ème siècle des philosophes tel que Fârâbî et Al Kindi qui reprennent les œuvres antiques telles que la République de Platon ou l’Ethique à Nicomaque d’Aristote. Ces philosophes partagent donc la pensée grecque sans pour autant renier leur religion. Leur courant est nommé les falasifa. Mais ce courant va dès le commencement être vivement critiqué par Al Ghazali est ses disciples en 1111. Les critiques portent sur le fait que la religion est rendue dérisoire par la philosophie. C’est la naissance d’un nouveau mouvement qui pense la philosophie à partir d’un référentiel islamique et non d’un référentiel grecque comme le faisait les falasifa. Ceux qui marquerons l’histoire sont incontestablement les falasifa qui vont être largement repris par les philosophes occidentaux lors de la Renaissance. Quant aux moutakalimoun ils vont être rangés dans une case théologique et leur héritage portera sur la jurisprudence islamique.

Par la suite l’Histoire mènera les deux civilisations à des interactions plutôt belliqueuses à l’image des nombreux conflits entre l’empire Ottoman et les pays occidentaux. Nous pouvons retenir notamment le fait que l’armée ottomane se soit emparée de plusieurs possessions du duché de Vénétie et que le pape Alexandre VI ait eu besoin de constituer une sainte alliance des pays catholiques pour chasser les truques.

Les relations culturelles vont renaitre au 18ème siècle grâce au courant orientaliste. L’Orientalisme, mouvement littéraire et pictural, est un biais intéressant pour appréhender les relations de l’Europe à cet Orient qu’il fantasme largement. L’Orientalisme connait son âge d’or au dix-neuvième siècle mais on peut observer ces prémices dès les Lettres Persanes de Montesquieu. Les peuples européens comprennent l’Orient à travers un filtre occidental, pathologisant ainsi des comportements dont le diagnostic est faussé par le biais interprétatif occidental. En résumé, les Européens ont une relation basée sur une condescendance bienveillante. Ils voient en l’Orient comme une Europe restée rustre et se satisfont de leurs progrès. En réalité, l’expédition militaire d’Egypte menée par Napoléon avait déjà des présupposés orientalistes. Napoléon lecteur du Fanatisme ou Mahomet était accompagnés de nombreux chercheurs et écrivains comme le baron Vivant Denon, figure importante de ce mouvement. Cependant, malgré une dominante largement littéraire, l’Orientalisme prépare le terrain au vingtième siècle, siècle des excès : le racisme dispose déjà d’une base intellectuelle, le colonialisme trouve une légitimité si bien que la réaction à cet impérialisme dispose d’assises pour nourrir les rancœurs.

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Au 19ème siècle suite aux interactions entre occidentaux et orientaux via la campagne napoléonienne en Egypte, se crée ce qu’Edward Said a appelé l’Occidentalisme en miroir à l’Orientalisme. De nombreux orientaux se rendent dans les pays occidentaux et observent et écrivent. Le plus célèbre d’entre eux est incontestablement Rifa’a Al Tahtawi homme de Dieu envoyé par Mehmet Ali en France. Il séjourne en France de 1826 a 1831 ou il apprend le français et sillonne le pays afin de d’écrire ses récits de voyage intitulés l’Or de Paris. Tahtawi est l’un des instigateurs du mouvement arabe de la Nahda qui se veut une renaissance de la civilisation arabe par sa langue, sa culture et son ouverture à l’image de l’Occident qui est sorti du Moyen-âge en se repliant sur ses racines antiques.

Ce cheminement de deux civilisations aux cultures et aux traits différents est essentiel pour comprendre le présent complexe car les relations à tous les âges ont eu cours. Cependant, les phases historiques sont décalées : le monde musulman a connu sa renaissance lors du Moyen-Âge occidental, son Moyen-Âge lors de la renaissance occidentale, et sa Nahda (son sursaut ou son éveil au 18ème). Où en sommes nous aujourd’hui? Pourquoi tant d’incompréhensions? L’une des clefs de lecture reste la connaissance superficielle de la civilisation arabe. L’un des exemples les plus flagrant est celui d’Ibn Taymiyya né en Turquie en 1263 et mort à Damas en 1328. Ce théologien, philosophe et jurisconsulte dont l’une des œuvres principales traite de la souffrance sur 9 tomes, est largement repris par Camus et Dostoïevski. Ce philosophe est aujourd’hui considéré comme l’un des pères du djihad or c’est un soufi mystique musulman qui a participé a djihad contre les mongols. Sous ce prétexte, la lecture actuelle de son œuvre est biaisée et donne aux djihadistes la possibilité de légitimer leurs actions grâce a un texte qui est en principe à l’opposé de leur pratique religieuse. Enfin nous pouvons aussi expliquer l’incompréhension de l’Occident vis a vis de l’Orient par la colonisation, qui a permis aux orientaux comme l’explique le Roi Hassan II, d’aller sur les bancs des écoles occidentales. « Le problème est que ces derniers ne savent pratiquement rien de nous ». Il est temps de s’ouvrir à cette ère, son histoire et sa culture afin de mieux communiquer et mieux interagir.

El Jai Reda

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