Analyse de la situation des pays arabes a la lumière de l’oeuvre d’A.Kawakibi.

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Le livre d’Abderrahmane kawakibi intitulé « du despotisme » paraît en plein courant littéraire de la Nahda, à la fin du 19ème siècle. Cet ouvrage est intriguant parce qu’il il décrit les raisons de la décadence des sociétés arabes un siècle et demi avant que cette décadence ait effectivement cours. En effet, Kawakibi avait prévu que les pays arabes se diviseraient au nom de la religion et des régimes militaires « nationalistes » par lesquels ils sont gouvernés. Le despotisme est le dénominateur commun de ces deux causes.

L’obscurantisme que Kawakibi associe a la ville Alep l’a suivi au Caire même si cette dernière n’était pas sous l’autorité directe du califat ottoman. Il s’est d’ailleurs éteint dans cette même ville dans des circonstances qui restent sombres. Pour cet auteur, l’obscurantisme, la corruption et la persécution n’ont pas d’identité propre et sont donc transposables à tout type de régime. Suivant ce raisonnement, il part de sa propre expérience avec le despotisme pour poser l’analyse selon laquelle « sous l’obscurantisme, l’éthique se transforme en un ensemble de coutumes qui appuie et enracine l’oppression », car selon lui le despotisme « est le pouvoir d’éliminer des personnes ou d’abolir les droits d’une communauté sans peur ni n avoir à rendre de comptes ».

Au moment de l’écriture de ce livre, l’auteur a porté ces idées malgré les lourdes conséquences pour sa personne, afin que les sociétés arabes sortent de l’obscurantisme et délaissent des modes de pensée rétrogrades. Par ce livre, il ne vise pas uniquement la ville d’Alep où il est né et a grandi, ni uniquement la situation du Hijaz, du Caire, de Rabat, de Alger ni une ville du Maghreb arabe en particulier.

Kawakibi a laissé entendre dès le début qu’il mesurait la similitude des structures et des sociétés arabes par des systèmes d’ordre, de valeurs et par une histoire et une religion commune. Il a insisté dans son analyse sur les points communs qui sous-tendent ces sociétés. Parmi ces points communs, le despotisme lui permet de voir les sociétés arabes comme : « un ensemble d’aveugles qui n’ont pas de discernement car ils veulent se rendre plutôt que comprendre les choses et les analyser. »

Plus d’un siècle après la disparition de l’auteur, les constats restent justes. Les sociétés arabes demeurent sans visions pour leurs générations futures. Elles se sont morcelées plus qu’elles ne l’ont été à l’époque où vivait Kawakibi. De plus, les peuples souffrent davantage de l’ignorance et du despotisme en comparaison avec son époque. En outre, Les influences étrangères dans nos pays a atteint son apogée grâce au despotisme.

Par-là Kawakibi a démontré l’importance déterminante du manque de liberté dans les sociétés arabes. Il explique que toute révolution ou mouvement est voué à l’échec sans liberté, connaissance ou éducation. Il dit : « la liberté, c’est que l’individu soit libre dans ses paroles et ses actes … et s’il perd sa liberté sa vie n’a plus de sens, il devient en proie au pessimisme et ne voit plus d’intérêt à l’innovation et à la lutte. » D’après cette réflexion profonde et bouleversante, la liberté qu’ont demandé les jeunes lors des révolutions du printemps arabe reste le facteur central pour le développement de cette région.

Comme la liberté sans connaissance ou savoir ou éducation est vaine, Kawakibi a étudié les causes du sous-développement des arabes dans les domaines politique et sociologique. La réponse apportée à la raison de ce fléau est une fois de plus le despotisme. Cette étude a été motivée par sa volonté de fonder une société libre pouvant engendrer des citoyens libres loin de toutes ces structures despotiques qui enferment les individus dans un obscurantisme latent qui prévaut dans les sociétés arabes avec des sociétés morcelées et idéologisées par les familles, les mosquées, l’état… Ce processus ne permettant plus à l’individus de se développer par lui-même rend dérisoire la question du développement de l’Etat.

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L’observateur de nos sociétés actuelles voit que la ressemblance entre l’époque de Kawakibi et la nôtre est flagrante, tant au niveau de la construction sociale que celui des régimes qui gouvernent. Ces régimes ont échoué dans la construction d’un Etat moderne. Ils ont construit en lieu et place de cela de fortes structures qui dirigent tous les domaines de l’état. Ces régimes arabes sont sur le fond identiques tant au niveau de la gestion que celui de l’échec de la création l’état nation. Le despotisme a été l’un des instruments utilisé pour dissoudre la vie politique, éradiquer la société civile et transformer le peuple en éternel mineur. C’est donc des pays statiques et sans espoirs de changement.

On peut dire que l’empire ottoman que Kawakibi a essayé d’analyser a joué un rôle dans cette situation chaotique que connait le monde arabe aujourd’hui. De plus, nous pouvons aussi parler du rôle de la colonisation qui a réutilisé les méthodes ottomanes et a enraciné des pratiques néfastes toujours en vigueur. Mais tout cela ne donne pas des raisons aux régimes et aux peuples de ne pas avancer. En effet, nous avions dis que les pays arabes ont échoué dans la création d’un état-nation moderne. Mais le constat va encore plus loin car ils ont empiré les configurations tribales et communautaires préexistantes en enracinant les notions d’appartenance tribale de lien de sang et d’allégeance au lieu de promouvoir une nation unie et rassembleuse. Le retour à ces paradigmes a conduit à oublier toute pratique démocratique. L’exemple le plus clair est ce qu’on a pu observer dans les dernières élections parlementaires libanaise. Ainsi, la course au pouvoir démocratique s’est transformée en une lutte tribale. C’est comme cela que nous pouvons donc comprendre la victoire du hezbollah et le mouvement « Amal », tous les deux chiites.

Cela amène Kawakibi à évoquer l’hypocrisie en ces termes : « le développement de la pratique hypocrite a permis de renforcer le despotisme en créant des relations d’intérêts même au sommet de l’état ce qui nuit gravement a la démocratie. » Par conséquent, les relations personnelles passent au-dessus de l’intérêt général ce qui mène la société à être hypocrite par nature. Cette hypocrisie porte en elle toutes les raisons du sous-développement et de la soumission aux intérêts des tiers.

La fidélité et l’allégeance deviennent donc des valeurs qui s’achètent et non un principe national désintéressé. Nous pouvons prendre deux exemples criants qui sont l’Iran post-Khomeiny et la Turquie d’Erdogan qui prennent acte de l’échec des états arabes à fonder des institutions civiles qui peuvent diriger les citoyens politiquement et socialement. Ainsi, ces deux pays ont investi les pays arabes respectivement par le principe iranien de « transposition de la révolution de 1979 » l’Iran joue donc un jeu d’influence dans les pays arabes sans évoquer les clivages sunnites et chiites mais en prenant la ligne de l’opposition à Israël. Cela a permis aux Perses de s’implanter et combattre sur les terres arabes au vu et au su de la communauté internationale.) Concernant la Turquie, elle joue un rôle similaire essentiellement depuis leur échec dans l’adhésion à l’Union européenne. Les Turques par les printemps arabes ont trouvé un point d’accès géopolitique dans la région. De plus, il y a une guerre d’influence entre les chiites iraniens et les sunnites turques qui mènent les révolutions arabes a une lutte entre ces deux camps au lieu de chercher la liberté pour laquelle ils ont fait chuter leurs régimes.

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Nous devons donc reconnaitre en tant que société arabe que nous avons une crise d’identité surtout à cause des ingérences étrangères et des allégeances de nos peuples à des communautés et des idéologies transnationales difficilement conciliables avec des allégeances nationales. Du fait de cette idée, nous pouvons dire que Kawakibi été visionnaire car il a érigé trois piliers pour combattre le despotisme qui sont l’éducation, l’opposition pacifique, et la préparation d’une alternative. Kawakibi a en effet proscrit la lutte violente mais l’a remplacée par une lutte pacifique contre le despotisme.

Malgré la difficulté que vivent les sociétés arabes, nous pouvons espérer et croire en une chance d’avoir des état-nations démocratiques. Nous pouvons croire en le respect des droits de l’homme dans ces régions. Mais nous devons travailler sur le troisième pilier de Kawakibi, à savoir la préparation de l’alternative au despotisme. Il faut commencer par des idées et des projets innovants capables de créer un homme arabe capable d’assumer l’alternance et cela passe par un changement profond des cultures et par de nouvelles constitutions capables d’enraciner la démocratie. Nous devons aussi s’appuyer sur l’éducation pour la construction de pays stables et solides afin que le citoyen remplace les sujets.

Il semble clair que les peuples arabes vivent un moment décisif de leur histoire. Dans ces moments, la pensée doit porter sur un projet solide avec des agendas ambitieux et réalistes. Tout en créant des projets politiques, culturels éducatifs et sociaux, nous ne devons surtout pas oublier la liberté d’opinion. Si nous voulons que le citoyen arabe soit responsable de son avenir, de celui de son pays et qu’il soit acteur de la civilisation humaine, nous devons œuvrer à bâtir des sociétés libres et démocratiques coûte que coûte car nous n’avons plus de choix sinon celui de la décadence.

Bachar Aboud

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