L’Islam de France, une quête de l’identité perdue

5164-100235428-455x275

L’islam est une religion nouvelle pour la France à la fois fille aînée de l’Eglise et championne de la laïcité. L’islam étonne, intrigue et souvent inquiète. Cela n’est pas surprenant : pourquoi la xénophobie vis-à-vis de peuples étrangers n’aurait-t-elle pas lieu lorsqu’il s’agit d’une religion nouvelle ? En effet, La France possède du fait de sa longue tradition chrétienne et de sa récente laïcité, un logiciel bien différent de cette religion dont les racines sont arabes, asiatiques, africaines et nord-africaines. Avant de s’interroger sur la réaction des pouvoirs publics à adopter vis-à-vis de cette religion étrangère à beaucoup de Français, il semble opportun d’éviter l’écueil du monolithisme qui postulerait que l’Islam ne s’adapterait pas à la culture où il serait pratiqué. Cette idée est en effet démentie par les différents rites d’interprétation propres à chaque région du monde musulman. L’islam a en effet été modifié dans sa pratique parce que l’immigré qui pratiquait sa religion dans son pays d’origine ne peut plus le pratiquer de la même manière en France, ne serait-ce qu’au regard de la différence des mœurs.

La croissance des fidèles musulmans en France : un héritage du passé colonial français

Tout d’abord, expliquons de manière concrète la croissance de cette religion. En effet, il faut noter que l’immigration en France a favorisé l’augmentation du nombre des croyants. En effet, la France du fait de son histoire coloniale a été en contact avec des populations dans des régions où l’Islam est ancré parfois depuis plus d’un millénaire comme en Afrique du Nord. Il est bon de rappeler que ces immigrés choisissent souvent la France parce que le Français est une des langues parlées dans leur pays et parce que la France offre une solidarité aux plus démunis qui n’existent que dans peu d’endroits. L’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest, espaces majoritairement musulmans sont donc prédisposés à choisir la France comme lieu d’installation. L’immigration contient donc logiquement bien plus de musulmans que pour d’autres pays. En effet, cette immigration en plus d’être évidente, dispose d’un certain caractère routinier. Ainsi, l’immigration nord-africaine date de la première guerre mondiale, se poursuit jusqu’en 1975 en raison d’un besoin de main d’œuvre et demeure continue depuis du fait du regroupement familial. De plus, l’immigration africaine et nord-africaine perdure et reste importante. Ainsi, si ces dernières années la part de l’immigration nord-africaine baisse dans l’ensemble au profit de migrants en provenance de pays en guerre, ou connaissant des difficultés économiques, le ministère de l’intérieur par ses chiffres nous montre que dans les 5 nationalités les plus représentées ayant reçu des titres de séjour en 2016, l’Algérie et le Maroc sont respectivement 1 er et 2 -ème et la Tunisie 4ème.

L’évolution de la pratique religieuse

Par ailleurs, il faut nous baser sur les études des instituts de sondage pour répondre de manière précise à ces questions. Ainsi, un sondage IFOP commandé par le journal Lacroix, sur un panel de 950 personnes, compte 41 « croyants et pratiquants » pour les musulmans tandis qu’il est de pour les chrétiens « croyants et pratiquants ». Ce chiffre donne une première image de l’état de l’islam en France.

Ensuite, la même enquête montre aussi que concernant la période du Ramadan, il y avait une hausse de la pratique du jeune de 71 % chez les personnes interrogées en 2011 tandis qu’il était de 60 % lors d’une enquête en 1989.

Par ailleurs, une étude de l’INED en 2010 avait relevé que la transmission semblait plus fréquente dans les familles à dominante musulmane que dans celles inscrites dans le catholicisme, le protestantisme ou le bouddhisme

En outre en 2013, Hugues Lagrange, sociologue au CNRS, publiait une étude qui montrait que cette affirmation plus forte de la pratique et de l’identité musulmane était surtout le fait des jeunes. « La résurgence des pratiques cultuelles et la religiosité augmentent chez les immigrés venus en France avant l’âge de 16 ans et chez les Français descendants d’immigrés, mais pas chez les immigrés arrivés à l’âge adulte », expliquait-il. Pour le sociologue, c’est le résultat d’un « sentiment de relégation sociale » qui favorise l’émergence d’une culture de l’islam rigoriste parfois opposé aux valeurs de la République.

La vigueur de l’Islam tant sur le plan qualitatif que sur un plan quantitatif est évidente malgré le fait qu’aucune étude n’aborde clairement cet aspect.

Musulmans-de-Paris-une-caserne-pour-prier

Le déclin du christianisme

Il s’agit maintenant d’expliquer les raisons structurelles de l’accroissement du nombre de fidèles. Ainsi, la nature ayant horreur du vide, le déclin du christianisme profite d’une certaine manière à L’islam. Abordons donc tout d’abord le problème par défaut.

L’Eglise catholique semble récemment dynamisée par l’élection d’un Pape innovant, mais quelle est l’état des lieux de cette religion en France ? Les sondages montrent tous plus ou moins qu’un croyant sur 10 se rend à la messe hebdomadaire du dimanche tandis que l’apparition de l’adjectif « de culture catholique » parle de lui-même. En effet, le renouvellement peine à se faire tant du côté des croyants que de l’institution elle-même. Les prêtres vieillissent à tel point qu’il faut faire appel à des prêtres d’autres continents où le christianisme est plus vigoureux pour combler le déficit du clergé.

De plus, l’image de l’Eglise est largement abîmée aux yeux de l’opinion publique. Les scandales récurrents de pédophilies ont fait passer l’institution à la fois comme souffrante d’une pathologie et comme fonctionnant de manière archaïque.

En second lieu, l’enseignement religieux chrétien se porte mal. La première communion, phase cruciale dans la vie d’un chrétien est boudée. Quand elle ne l’est pas, l’enseignement ne va pas au-delà d’une année. Du point de vue des sacrements, étapes initiatiques marquantes du chrétien, la profession de foi et la confirmation restent cantonnées aux écoles privées catholiques et l’institution du mariage, tout comme celle du baptême survit grâce à un conformisme social et un souci esthétique.

Finalement, le principal obstacle de l’Eglise semble être la diffusion de son message, ce qui est d’autant plus problématique qu’il s’agit de la vocation initiale d’un clergé. Les scandales et certains aspects de son fonctionnement la rendent souvent inaudible vis-à-vis de l’opinion publique.

2022564_affaire-du-burkini-la-polemique-enfle-apres-la-publication-de-photos-web-0211226179599.jpg

L’islam : un vecteur d’intégration identitaire

Cependant, il s’agit d’aborder de manière plus profonde les causes du succès de l’islam dans l’hexagone. Tout d’abord, la différence dans la pratique de l’islam se manifeste dans la manière dont il pratique sa religion dans le pays d’immigration. Ainsi, dans son pays d’origine, la pratique de l’islam résulte souvent d’une transmission de tradition. En fait, pratiquer l’islam va de soi. En France, la pratique prend une dimension tout à fait différente. En effet, l’exercice de l’islam prend une dimension identitaire. Les raisons sont multiples. En premier lieu, l’épuisement du modèle d’intégration explique pour beaucoup cette caractéristique. Il était auparavant performant car les immigrés pouvaient compter sur une insertion professionnelle certaine durant les Trente Glorieuses. Ainsi, l’intégration dans le monde du travail était la porte d’entrée à une insertion plus générale dans la société française. Par ailleurs, le dynamisme idéologique à travers la vigueur des partis politiques et des syndicats permettait une socialisation politique qui constituait une autre manière d’intégrer la société par la dimension citoyenne. Cependant, le déclin des idéologies a considérablement affaibli les partis et leur capacité à structurer la vie des individus dans leur vie quotidienne. Ainsi, on peut prendre en exemple la ceinture rouge communiste dans la banlieue parisienne, lieu privilégié d’installation des immigrés. Par conséquent, le besoin de sens des individus s’est déversé à travers le vecteur hégémonique de l’époque : celui du XXI -ème siècle semble être la religion. Ainsi, à l’identité politique, l’appartenance au parti communiste, s’est substituée l’identité religieuse, l’islam par l’appartenance à l’Umma. Cela s’est traduit par un investissement associatif à travers des structures religieuses à buts multiples : enseigner l’arabe par l’apprentissage du Coran, s’investir dans le financement et l’entretien d’une mosquée, pallier le désengagement de l’Etat investissant une association caritative d’éthique islamique. En somme, par de nombreux prismes de la vie quotidienne, l’Islam structure la vie des individus. Ces phénomènes globaux se reflètent à travers des étiquettes comme autant de marqueurs identitaires. Les manifestations de ces caractéristiques sont multiples mais elles ont tous généralement trait à une survalorisation du symbole à l’image de la verve du récent converti. Du point de vue du rite, alors que la pratique de la religion est relâchée durant l’année, on insiste sur la piété qui doit marquer les fêtes religieuses comme pour le ramadan. Concernant l’apparence vestimentaire, le voile a tendance à s’étendre chez les jeunes filles sous des formes étonnantes d’autant plus qu’elle n’est pas d’usage chez ces musulmans pour la plupart descendants de pratiquants de rite malékite, rite dont on connaît la position modérée par rapport au voile. Plus encore, les niqabs et les burqas, bien que rares, dénotent d’une volonté d’adopter une pratique plutôt orthodoxe. Sur le plan alimentaire, le hallal est brandi comme un étendard alors que la tradition des pays nord-africains conçoit qu’en terre non-musulmane il n’est pas obligatoire de s’alimenter avec du hallal. Globalement, L’islam de France est devenu une religion d’appartenance identitaire. La tendance est identique dans le christianisme bien que plus faible.

mosquee de paris.jpg

Une société en quête de sens

Comme le suggère en partie le paragraphe précèdent, le retour en puissance du religieux est un terreau fertile à l’expansion des religions. En effet, le monde du début du XXI -ème siècle semble chercher avec détermination du sens. Ce postulat semble cohérent aux vues de la manière excessive dont les individus adhèrent aux croyances. En effet, si une grande partie de la population semble se satisfaire de croyances athées ou agnostiques, de nombreuses franges de celle-ci explorent dans un excès adolescent, les voies de croyances extrémistes. En témoigne le succès de groupes protestants évangéliques aux Etats-Unis, de la progression d’une pratique violente de l’Islam dans certaines parties du monde musulman ou de la prolifération des sectes en tout genre. Cependant, l’extrémisme est loin de toucher uniquement les religions : le succès des groupes extrémistes de gauche et de droite le prouve. Cependant, il ne faut pas réduire le fait religieux à ses manifestations extrémistes, alors que la plupart des religions transmettent un message pacifique. Ce constat doit faire émerger une réalité qui échappe souvent à la classe dirigeante française. En effet, une grande partie de la population française ne se satisfait pas des explications rationnelles et scientifiques du monde. Très emprunte du positivisme d’Auguste Comte, les élites ne réalisent peut-être pas suffisamment que la loi des trois états est en partie démentie. Les évènements, pas seulement français, mais planétaires montrent que nous revenons en partie à une sorte d’état théologique hybride.

Une religion qui compense le délitement du lien social

Dans le contexte actuel, L’islam compense le désengagement de l’Etat, autrefois très impliqué dans la création de lien social. Ainsi, L’islam ne vient pas seulement souder des nouveaux arrivants. Il a également pour vertu de « relier » des individus touchés de pleins fouets par le délitement du lien social, plus prosaïquement une solitude, dont les sociologues débattent depuis les années 1980. De plus, l’urbanisation comme cela a été constaté partout sur terre, produit de la solitude. C’est ce que décrivent les habitants des villes par le caractère impersonnel de leur lieu de vie. Pourtant, l’individu est contraint d’habiter ces villes car ces espaces demeurent de manière flagrante les pôles de création de richesses. L’islam permet donc de recréer du lien dans des quartiers minés par le retrait des services publics, alors que ceux-ci bénéficiaient autrefois de la capacité des municipalités à créer du lien social. Ainsi, dans les banlieues nord de Paris, l’agonie du Parti communiste a provoqué la disparition du sens progressive pour de nombreux individus. C’est ainsi une conséquence de la notion de Umma, qui se manifeste en France en travers une multitude d’associations d’utilité quotidienne comme évoqué précédemment. Toutefois, ce n’est pas seulement le cas en France, mais aussi dans tous les pays musulmans. Ainsi au Maroc avec des visées différentes, le PJD s’investit dans des pans de la société où l’Etat est absent. Il finance des mariages, alphabétise des populations tout en bénéficiant de retombées électorales.

Une modernité qui touche uniformément les religions

Cependant, les effets des changements historiques créent des convergences inattendues dans des croyances différentes. Ainsi, la société de communication ne touche pas seulement les deux monothéismes dont nous parlons. C’est ce qu’on peut constater dans la frange athée. En effet, ceux-ci sont aussi revendicatifs parce qu’ils estiment que c’est une part de leur identité. Ceux-ci convoquent ainsi une dimension historique pour justifier cette identité en effet singulière à la France. Le débat public donne à voir des mobilisations dont l’imaginaire porte sur des mythes fondateurs de leur vision du monde. Parmi eux, le courant des Lumières est loué pour sa capacité à penser en dehors des cadres de la scholastique religieuse. La Révolution française est célébrée pour sa réaction contre les privilèges de cet ordre allié à la monarchie. Enfin, la loi de 1905 sur la séparation de l’Etat et de l’Eglise consacre le triomphe de la République contre « l’obscurantisme » religieux et l’émancipation de l’individu. Ces résurgences se traduisent par l’existence de groupes de pression tels que la fédération nationale de la libre pensée dans l’éducation nationale ou les succès électoraux de Jean-Luc Mélenchon, un homme politique particulièrement engager à promouvoir la laïcité.

Pour conclure, l’Histoire est une école qui explique bien des différences dans la trajectoire des religions. La sociologie et la philosophie quant à elles, permettent d’observer et de trouver des points communs à tous ces systèmes de croyances dont les succès et les déclins ne sont pas le produit de particularités inquiétantes, mais de conjonctions bien précises de facteurs rationnels.

Reda El Jai

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s