Dossier (1/5) : La politique, des conceptions radicalement inverses en Occident et en Orient

ommeyades.jpgLorsqu’est abordée la question du politique en terre d’Islam, les mass media véhiculent souvent une image de pays marqués par la violence permanente ou la répression par des pouvoirs autoritaires, couvant des braises sur lesquelles il suffirait de souffler pour qu’on en revienne à une situation considérée comme « normale » en Orient : l’anarchie. Il s’agit donc de dépasser ces préjugés datant de l’époque coloniale largement ancrés de nos jours dans l’opinion publique. Ainsi, cette considération selon laquelle l’Orient vivrait dans une anarchie permanente a pu sous-tendre des décisions telles que l’intervention en Iraq de 2003 par les Etats-Unis, dont le postulat philosophique était erroné. On pensait qu’on allait construire une démocratie d’autant plus facilement que cet ensemble civilisationnel serait dépourvu de fondements philosophiques dans sa conception du politique. Or il n’en est rien. Dans cet espace d’échange qu’a toujours été la Méditerranée, les idées ont beaucoup circulé d’une rive à l’autre. Si les trajectoires historiques sont différentes, il semble fécond de comparer l’approche philosophique chrétienne du politique à celle de l’Islam. En effet, même si de nombreuses fractures ont durablement marqué les deux civilisations, telles que les croisades ou la colonisation, les deux ensembles civilisationnels puisent beaucoup dans la pensée politique grecque tout en faisant une application différente.

Il n’en reste pas moins que si ces fondements éclairent avec acuité les structures politiques actuelles, c’est le Moyen-Age qui les a forgés, alors que l’on pensait cette époque comme seulement obscure et décadente en Occident. Au contraire, c’est une époque où on innove non seulement en terre d’Islam, époque de son apogée, mais aussi en Occident malgré une absence de stabilité politique.

D’emblée, on constate que les fondements philosophiques du christianisme sont inverses à ceux de l’islam, du moins opposés. Ainsi, comment pourrait-il en être autrement dans une société occidentale qui est de plus en plus, éloignée pour les uns, émancipée pour les autres, de la référence divine ? En effet, toute l’histoire du politique en Occident peut se résumer à une émancipation progressive mais certaine de la religion, alors que les clivages les plus forts en islam ne sont jamais sorti du cadre de la Loi de Dieu, sauf peut-être à l’exception de l’époque récente dont la Tunisie peut être un exemple.

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Des trajectoires historiques divergentes

Tout d’abord, les contours généraux de ces différences en termes de dynamique culturelle viennent des deux monothéismes. En premier lieu, le modèle politique issu du christianisme, note Bertrand Badie, n’est pas tant redevable au message divin. Ainsi, « le message du Christ n’est certainement pas en lui-même le facteur décisif de l’aventure romaine dont nous sommes encore les héritiers » écrit l’auteur. En effet, la sociogenèse de l’institution romaine en dit long sur l’autonomie du pouvoir politique qui donne sa cohérence au modèle occidental. L’institution de Saint-Pierre s’élabore en grande partie en dehors du pouvoir politique, comme le rappelle les persécutions des premiers chrétiens qui faisaient de cette secte au commencement, une entité marginale par rapport aux institutions de l’Empire romain. Malgré la conversion de l’Empereur Constantin en 312, le déclin de l’Empire s’est produit peu après et la décomposition du jeu politique et a amené l’Eglise à se constituer rapidement en une bureaucratie qui devait préserver son autonomie et ses positions de puissance. En effet, l’Eglise pouvait être considérée comme une bureaucratie puisque selon la typologie wébérienne elle réunissait les deux traits essentiels communs à toutes les bureaucraties, à savoir la spécialisation fonctionnelle (due à sa fonction sacramentelle) et une structuration hiérarchique (organisation autour d’un pouvoir délégué par Dieu). Encore de nos jours, le pape François est à la tête d’une administration strictement hiérarchisée et celui-ci évolue selon un protocole strictement défini. Cette histoire est totale opposition avec celle l’Islam. En effet, cette religion ne connaît et n’a jamais connu de clergé. Et de nos jours il en est de même. S’il y a bien des autorités religieuses en islam celles-ci sont faiblement institutionnalisées et ne connaissent pas de hiérarchie. Bien sûr, des universités font références dans le monde musulman comme Al-Azhar au Caire ou la Karaouiyine à Fès. Mais chaque pays et chaque région possède ses Oulémas. D’ailleurs, les opposant a l’organisation du culte musulman en France reprennent ce genre d’argument pour expliquer l’impossibilité de l’organisation par l’Etat d’un culte musulman en France. On ne peut donc pas parler de bureaucratie prétendant incarner l’islam et possédant des intérêts propres. De plus, du point du vue théologique, d’une part la relation directe à Dieu et l’importance moindre des saints différencie les deux religions. Du point de vue de la sociogenèse de du pouvoir califal, il s’agissait de combler un besoin lié à la définition d’une nouvelle foi et à son universalisation. D’une part, on distingue le temporel et spirituel dans l’Occident, alors qu’en terre d’islam le politique est dissout dans le sacré. Ce principe a été ainsi poussé au bout de sa logique. Lorsque le pouvoir temporel a commencé à sérieusement concurrencer l’Eglise en Europe, celle-ci détenait toujours une influence car elle s’occupait de l’éducation des jeunes générations. Alors que la déclaration des droits de l’homme dans son article trois supprime toute possibilité de l’influence du religieux sur le politique en posant que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément ».

Ce dossier sera traité en plusieurs articles a venir…

Reda El Jai

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