Dossier, Suite (2/5): La politique, des conceptions radicalement inverses en Occident et en Orient

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Le christianisme réadapté à la pensée aristotélicienne versus l’adaptation platonicienne à la Loi coranique

Non seulement les religions sont théologiquement différentes, mais les fondements philosophiques reposent sur des références intellectuelles distinctes. Ainsi, ce qui en apparence, aurait pu créer des points de convergence, révèle des différences inconciliables. Concernant la question des rapports entre les pouvoirs, les théoriciens des deux ensembles sont allés les puiser dans les auteurs de la société politique par excellence : la Grèce antique. Les différences portent toutefois sur les philosophes. D’un côté, les philosophes chrétiens comme Saint-Thomas d’Aquin s’appuient sur Aristote pour bâtir leur théorie politique, de l’autre les falasifa considèrent que la philosophie platonicienne est compatible avec la Shari’a. Cela conduit à créer un modèle de monisme politique en terre d’Islam. En effet, des pays comme le Maroc censurent toute loi qui n’est pas conforme aux principes religieux, preuve que le principe est toujours structurant. La royauté et la possession se confondent (mulk). Ainsi, la cité de Platon cherche à éviter l’écueil de l’opposition du tout et de la partie, de l’individu et de l’Etat. Dans la société chrétienne, Saint-Thomas d’Aquin, continuateur d’Aristote, conçoit la dualité de telle manière que le membre de la cité est une personne politique puisqu’il s’identifie à un corps naturel et qu’il se différencie de son appartenance au corps mystique que constitue l’Eglise.

islamLes clivages en Occident dépassent le cadre chrétien tandis que les clivages en terre d’islam sont cantonnés au paradigme religieux…

En réalité, l’Occident est depuis bien longtemps sortie des clivages religions opposants parfois les congrégations religieuses comme les jésuites et les jansénistes. Le vingtième siècle proposait déjà des clivages qui avaient lieux hors du cadre religieux. Il s’agit davantage de polémiques d’ordre idéologique : capitalisme/communisme, Démocratie/pouvoir autoritaires…

L’histoire politique de ces deux ensembles civilisationnels sont donc bien différentes puisqu’il elles obéissent à des paradigmes différents. La nature des clivages traversés par ces sociétés sont opposés . En réalité, l’histoire de l’Europe chrétienne est marquée par une concurrence entre le pouvoir pontifical et le pouvoir princier tandis que les clivages en islam restent cantonnés à l’intérieur du cadre religieux. Concernant l’histoire du christianisme, malgré la spécialisation fonctionnelle selon laquelle « les empereurs règnent, les évêques gouvernent », cette rivalité est forte et se traduit par des stratégies multiples. Ainsi, lorsque l’Eglise se sent menacée, elle redessine les frontières qui la sépare de l’extérieur et accentue la hiérarchie des rôles. Cela s’est vu sous les pontificats de Léon Ier ou de Grégoire le Grand alors que l’institution craignait la concurrence des empereurs d’Orient et l’ambition des monarchies nouvelles issues des invasions. Bien plus tard, cela s’est traduit par la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale durant le concile Vatican I alors que les Etats-nations à prétention laïcs se forgeaient. Par ailleurs, cette rivalité n’a pas eu lieu seulement pendant les périodes de faiblesse de l’Eglise. En effet, certains siècles ont vu une toute puissance de l’Eglise face à un pouvoir temporel divisé et affaibli par les affrontements de féodalités. Ainsi, Innocent III revendiquait son droit de poursuivre le prince s’il avait pêché (ratione peccati). Le pouvoir temporel peut donc être en position de supériorité par au pouvoir spirituel. Mais le contraire s’est produit également. En témoigne l’épisode de « l’imperium christianum et romanum » durant lequel la dynastie des Othon se présentait comme les continuateurs de l’Empire romain, détenant un mandat de Dieu. Pendant des siècles, l’école impérialiste triomphait en ce sens que l’Empereur était vu à la fois comme prêtre et souverain, capable de faire les papes lui-même. Dans cette configuration, l’Eglise perd tout rôle spécifique puisque le temporel et le spirituel sont en situation de fusion. Toutefois, les sociétés islamiques n’étaient pas exemptes de tensions. Ainsi, une controverse récurrente portait sur la patrimonialisation de l’institution califale. En effet, patrimonialiser avait conséquence d’associer possession et royauté et de former une infrastructure politique capable de dépasser l’ordre tribal-communautaire. Pour les opposants de la patrimonialisation, les morjdites, cela contredisait la conception d’un ordre politique qui serait l’œuvre de Dieu, « inspiré de la Révélation et détaché des fausses valeurs humaines ». Il s’agissait donc d’une tension entre une légitimité religieuse, et une nécessité politique et pratique d’universaliser l’islam et de créer un ordre capable de protéger la Loi de Dieu. Quoi qu’il en soit, les états musulmans ne sont jamais parvenus à instaurer la laïcité. En témoigne les gesticulations de Nasser ou les vaines paroles de Hafez Al-Assad à ce sujet. A titre d’exemple, la monarchie arabe en Syrie comptait 500 mosquées sur tout le pays. A la fin du règne de Hafez Al-Assad, le pays en compte 13 000, alors que le principe élémentaire de tout pays laïc est de ne pas financer le culte.

300px-Francois_I_SuleimanEn somme, les sociétés islamiques et occidentales diffèrent tant qu’analyser les pouvoirs en terre d’islam à l’aune des critères occidentaux est une erreur grave. Ainsi, le plus flagrant est que le spirituel et le temporel ne sont pas séparés en Islam et que ce monisme est à la base même d’un édifice complexe, alors que le pouvoir en Occident est caractérisé par un dualisme en gestation depuis des temps immémoriaux. De plus, la perplexité des opinions publiques par rapport à la laïcité des sociétés auparavant chrétiennes peut s’expliquer par le fait que depuis l’origine, tout conditionne le politique et le religieux à s’ériger en espaces autonomes. Enfin, il faut rappeler aux citoyens en terre d’islam que si les Occidentaux prennent si peu en compte le facteur religieux dans leurs décisions politiques, c’est parce qu’une lutte s’est engagée entre les deux pouvoirs, parfois à mort, et que ce résultat est le produit de siècles d’affrontements. En témoigne la lutte pour la laïcité dont la République a un fait un mythe. Ainsi, Aristide Briand fait voter la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat votée le 9 décembre 1905 et désormais cela consacre une séparation institutionnalisée des deux sphères. L’Etat adopte une position de neutralité vis-vis des religions en raison des discordes passées par exemple entre le protestantisme et le catholicisme durant les guerres de religion.

Ce dossier sera traité en plusieurs articles a venir…

Reda El Jai

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