suite (4/5) Le politique, des conceptions radicalement inverses en Occident et en Orient

Liens gouvernants-gouvernés et relations entre sujets/citoyens

En premier lieu, la nature des liens entre gouvernants et gouvernés est double : le suzerain et les membre du Tiers Etat sont vassalisé à un seigneur. A l’Eglise qui est une institution ayant un rôle d’arbitre, on ne peut pas réellement parler d’allégeance puisque ce lointain état ne peut jouir que du prestige de son chef, le Pape dont la parole est sacralisée. En réalité, dans l’affrontement des pouvoirs évoqué précédemment, la stratégie de l’Eglise a été de souligner la source populaire du pouvoir du prince afin de réduire les ressources du pouvoir temporel avec celle populaire du pouvoir temporel. C’est ce que fait ainsi le pape Grégoire VII en mettant en contraste l’origine divine du pouvoir spirituel. S’impose donc dans la coutume que c’est le peuple qui élève le roi au-dessus de lui afin d’être protégé contre le risque de tyrannie. Manegold de Lautenbach évoque ainsi l’ancrage d’un « contrat conditionnel » entre le prince et le peuple. Le Prince n’a donc compétence à obliger qu’au nom de la référence contractuelle. Par ailleurs, Saint-Thomas en reprenant la méthode aristotélicienne distingue l’homme-animal social membre de l’humanitas (l’humanité) de « l’homme-croyant », membre de la christianitas. Deux lectures se dessinent donc en Occident : tout d’abord, une référence contractuelle qui prépare l’idée d’Etat en prenant sa source dans une légitimité d’origine populaire.hqdefault

D’autre part, l’idée du droit naturel préparant un Etat qui ne peut contraindre qu’en plaçant le droit au-dessus de lui, voire au-dessus de la souveraineté populaire. Ainsi, à mesure que se forme l’idée du contrat social, des clivages entre les tenants de la sociologie organiciste et les partisans de l’individualisme méthodologique mènent l’Occident à envisager la societas humana comme la rencontre de multiple volontés individuelles et à séparer l’espace public de l’espace privé en consacrant l’idée de laïcité, décisive dans la structuration des rapports entre membres de la cité. D’ailleurs, l’autonomie du politique étant acquise, Bertrand Badie rapporte que M. Villey considère dans la construction théorique de la dualité des sphères de Saint-Thomas, les germes de la laïcité.

Au contraire, l’islam n’a jamais réellement connu la laïcité au sens d’une séparation stricte entre les deux sphères. Le référentiel en terre d’islam est l’ummah dont la définition la moins imprudente est « la communauté des croyants ». Indépendamment des notions de liens sanguins, de nations et de pouvoir politique, cette structure imaginaire est similaire à Eglise dans son sens, d’ecclésia, assemblée de fidèles. De plus, Farabi élabore une double conception du lien social qui s’ancre en terre d’islam : d’une part la solidarité naturelle qui unit les hommes entre eux (vision platonicienne ou idéal communautaire de l’ummah) et d’autre part la solidarité artificielle à laquelle les hommes s’obligent à consentir face aux risques de destruction de la cité.

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Ibn Khaldoun

Toutefois, comme l’avance Georges Corm, il serait trompeur de réduire les relations sociales au seul prisme de l’islam. Cependant, pour parler de celles-ci en terre d’islam, il ne faut pas oublier que souvent ces sociétés fonctionnent sur un mode tribal qui perdurera malgré la notion d’ummah, produit de la Révélation. En effet, Ibn Khaldûn nous rappelle que la notion d’esprit de corps, Assabya a structuré les relations sociales selon des rapports d’allégeance et en fonction de solidarités à la fois organique et mécanique. D’ailleurs, Michel Seurat a montré que le concept d’assabya était encore opérant dans de nombreuses parties du monde arabe. Cependant, si l’islam a durablement marqué les sociétés, c’est en maintenant la confusion de l’espace privé et de l’espace public. En effet, cette confusion souligne la singularité qu’ont les sociétés en terre d’islam comparé aux sociétés occidentales. D’autre part, les sociétés d’islam, même si on ne peut parler de manière uniforme, connaissent globalement peu l’individualisme caractérisant les relations entre citoyens occidentaux.

Ce dossier sera conclu lors du prochain article.

Reda El Jai

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