Les médias en Syrie, une histoire mouvementée…

En matière de journalisme, force est de constater que la Syrie a une histoire ancestrale. En effet, ce pays peut être considéré comme pionnier, parmi les pays arabes comparables, dans cette profession. Tout d’abord, les premiers journaux du monde arabe y ont été créés au milieu du 19ème siècle avec des centaines de publications (revues hebdomadaires et journaux quotidiens) parues.

Plus précisément, durant le règne du roi Fayçal Ier après la chute de l’Empire ottoman, donc entre les années 1918 et 1920, 54 périodiques (revues et journaux) ont paru en Syrie. Plus tard, durant la période du Mandat français sur la Syrie et le Liban (qui dura 26 années), 183 périodiques ont été publiés dans la Syrie mandataire, dont 114 dans la seule ville de Damas.

Au moment de l’indépendance de la Syrie, une nouvelle ère commença concernant la manière dont étaient traités les médias. Ainsi, un décret (portant le n° 50) publié le 17 octobre 1946 stipula qu’un seul journal politique serait autorisé à paraître pour 50 000 habitants. Mais en réalité, ce pourcentage n’a pas été respecté. Par exemple dans la seule ville de Homs, 5 quotidiens étaient publiés et exprimaient toutes sortes d’orientations politiques : Le Nouveau Syrien (Al-Sûrî al-Jadîd, pour le Parti du Peuple), L’Aurore (Al-Duhâ, pour le Parti National), L’Aube (Al-Fajr, pour les Indépendants), La Caravane (Al-Qâfilah, pour les Progressistes) et le journal Homs (Himç, pour l’Alliance Chrétienne Orthodoxe) –, et ce, bien qu’à l’époque la population de Homs n’excédait 100 000 habitants.

Bien que la Syrie ait traversé une succession de coups d’état militaires à la fin des années 1940 et durant les années 1950, avec toutes les tracasseries causées par les dirigeants de ces régimes putschistes, cela n’a pas réellement empêché plusieurs dizaines de journaux et de revues de paraître : il en fut publié plusieurs dizaines quotidiennement durant cette période. À ces publications en arabe, il faut également ajouter des périodiques en français, en anglais, en arménien et en turc. Le secteur de l’information syrien poursuivit son travail dans cette situation jusqu’en 1958, année où l’on assista à l’unification de la Syrie et de l’Egypte (avec la formation de la République Arabe Unie).

En réalité, l’union syro-égyptienne, qui se poursuivit durant plus de trois ans, contribua à instaurer une nouvelle ère marquée par une dictature militaire absolue, sur laquelle s’appuya par la suite le régime du parti Baath afin de pérenniser son pouvoir répressif contre les Syriens. Le président du nouvel État unitaire, le colonel égyptien Gamal Abdel-Nasser, asséna le coup de grâce à la presse libre en Syrie en prenant à son encontre une loi scélérate dès le début de la République Arabe Unie. Cette loi n° 195 fut adoptée le 23 novembre 1958 (elle imposait à tout propriétaire d’un quotidien ou d’un périodique paraissant dans la « province septentrionale » : la Syrie, de concéder son privilège en demandant une autorisation de paraître auprès de la Direction de la Propagande et de l’Information dans les quinze jours suivant sa promulgation). Parut ensuite un décret, datant du 21 janvier 1959, au nom duquel 22 journaux furent fermés – au motif qu’ils auraient cessé de publier des articles (le nombre des périodiques ayant « cessé de paraître », cette année-là, dans la seule Syrie, s’éleva à 58 !).

1961 fut l’année de la séparation entre l’Egypte et la Syrie, mais la situation de la presse en Syrie ne changea pas radicalement : pire, elle continua même de se dégrader à la suite du coup d’état du 8 mars 1963 perpétré par le parti Baath au pouvoir, qui plaça la Syrie sous état d’urgence : celui-ci allait se poursuivre durant près d’un demi-siècle !

Ainsi, dans le communiqué n° 4 émanant du Conseil de Direction de la Révolution (le 8 mars 1963), l’on pouvait lire ceci : « À compter du 8 mars 1963 et jusqu’à nouvel ordre, tous les journaux devront cesser de paraître sur l’ensemble du territoire syrien, à l’exception des trois titres suivants : L’Unité Arabe (Al-Wahda al-‘arabiyya), Barada et Al-Baath. Les autres journaux devront être autorisés à paraître par le référent spécialisé du Ministère de l’Information ».

Après la mort du dictateur Hafez al-Assad, en 2000, et l’accession au pouvoir de son fils Bachar, la Syrie est entrée dans une nouvelle ère dont le principal trait remarquable est sans doute un changement qualitatif dans le concept généralement reconnu de régime présidentiel : en effet, le pouvoir fut dévolu du père, Hafez al-Assad, à son fils Bachar al-Assad – et nous nous sommes dès lors trouvés en présence d’un régime hybride qui n’était ni un régime totalement républicain ni un régime totalement royaliste (c’est ce qu’il a été convenu de nommer « régime républicain héréditaire »).

Si nous pouvons affirmer qu’en réalité Hafez Al-Assad avait réussi à supprimer toute presse indépendante en Syrie et à mettre l’information officielle entre les mains de responsables sécuritaires qui ont pu totalement la vider de tout contenu et la transformer en porte-voix et en moyen de gouverner, nous pouvons affirmer que l’absence de toute information et de toute presse libres en Syrie est officiellement liée à l’arrivée du parti Baath au pouvoir et à sa domination sur les médias, qui joueront sous son règne un rôle fondamental dans la mobilisation du peuple au service du programme politique, économique et social dudit parti.

Le parti Baath resta fidèle à cette méthode, mettant ses pas dans les brisées des partis communistes qui dirigeaient les pays d’Europe de l’Est et la Corée du Nord, tirant profit de l’expérience de ces régimes totalitaires en matière de contrôle des médias et de reformatage de la société dans le sens voulu par ses gouvernants, si bien qu’il a pu être écrit, dans un programme d’étape du parti Baath, ce qui suit : « Les médias ont un rôle important à jouer pour faire avancer la roue de la Révolution : il doivent s’efforcer de liquider les idées de l’ancienne société, mobiliser le peuple derrière les buts nationaux patriotiques (qawmiyya) et inciter le peuple à œuvrer toujours davantage en vue de la réussite de (nos) programmes de développement ».

Partant de là, le parti Baath ne s’est pas contenté de contrôler les médias officiels et d’interdire toute presse privée : il a créé une information particulière conforme à sa mentalité totalitaire, instituant pour tout syndicat ouvrier et pour toute fédération syndicale son périodique propre, après que le parti ait imposé sa domination sur tous les syndicats et sur toutes les organisations professionnelles et estudiantines. Nous avons alors assisté à la parution des journaux et périodiques suivants : Al-Talî‘iyy (L’Avant-Gardiste), Al-Shabîba (La Jeunesse), Jîl al-Thawra (La Génération Révolutionnaire), pour finir par les ingénieurs, les avocats et l’Union des Écrivains Arabes, etc… Ces médias engagés constituèrent aux côtés des trois principaux quotidiens Al-Thawra (La Révolution) Al-Baath (La Renaissance – nom du parti Baath) et Tishrîn (Octobre), un porte-voix de propagande coordonnée permettant chaque jour au parti et au régime de faire passer ce qu’ils jugeaient convenable pour la société syrienne dans toutes ses composantes.

À la suite du premier discours présidentiel officiel de Bachar Al-Assad, le 17 août 2000, la Syrie a connu une période qui a été qualifiée de « Printemps de Damas », durant laquelle nous avons assisté à une ouverture politique, intellectuelle et sociétale sans précédent. Mais le régime n’a pas supporté très longtemps cette ouverture, et ses services de sécurité ont rapidement interdit l’activité des cercles intellectuels, politiques et culturels (au bout de seulement 7 mois d’existence)…

Mais en dépit de la brièveté de ce Printemps de Damas, les débats politiques et sociaux auxquels la Syrie a assisté durant cette période continuent à résonner encore aujourd’hui. Cela est dû à l’excellente base que ces débats ont constitué, qui a permis de reconfigurer la conscience et la compréhension que le peuple syrien pouvait désormais avoir de sa réalité vécue et des souffrances endurées du fait du régime mafieux des Assad.

Durant cette période dite du Printemps de Damas, Bachar al-Assad fut contraint d’autoriser la parution de journaux privés pour pouvoir affirmer au peuple que sa gouvernance différait de celle de son auguste père. Mais en réalité, à l’exception du journal Al-Doumari, créé par (et appartenant au) grand caricaturiste syrien Ali Farzat, qui ne parut qu’en 2000 et qui fut interdit après la parution de seulement 115 numéros au motif qu’il contrevenait à la loi sur les publications (!), tous les autres journaux et revues appartenaient en réalité à un petit nombre de dirigeants de l’armée et des services de renseignement proches du régime, comme le colonel Hasan Turkmânî, dont le fils publia la revue Noir et Blanc (’Abyad wa ’Aswad) ou la Revue Sportive (Al-Riyâdhiyya) du fils du général Bahjat Sulaïman, ce qui signifie que le régime n’allait certainement pas permettre qu’une information à l’avant-garde du progrès puisse avoir un quelconque rôle effectif. Les journaux dits « indépendants » qui ont paru durant cette période n’étaient en réalité que de la propagande visant à enjoliver l’image de Bachar al-Assad.

Mais face à cette mascarade informationnelle dirigée par le régime Assad avec une détermination extrême, nous pouvons nous demander comment le citoyen syrien ordinaire répondait à ces violations de la loi et des libertés publiques et personnelles, notamment dans un pays qui avait été totalement vidé de toute force civique, sociale et même politique ?

Il est vrai que les Syriens ne pouvaient pas s’opposer au régime, ni même exprimer leurs opinions dans les pages de leurs journaux locaux, dont le contenu était entièrement fondé sur des inventions pures et simples et des falsifications. Mais ils ont pu exprimer leurs opinions – et c’est là l’un des fruits du Printemps de Damas – en boycottant leurs médias fallacieux. Les statistiques que j’ai pu obtenir de l’institution de diffusion des publications syriennes dépendant du ministère de l’Information montrent d’ailleurs clairement que, par exemple, le quotidien Tishrîn ne diffusait que 20 000 copies en 2001 et que, de même, la diffusion du quotidien Al-Thawra stagnait au même niveau, tandis que celle du quotidien Al-Baath atteignait péniblement les 7 000 exemplaires diffusés quotidiennement d’un bout à l’autre de l’année, ce qui signifie que l’ensemble des ventes en Syrie de ces trois organes officiels ne dépassaient pas les 47 000 exemplaires quotidiens – or, la population de la Syrie atteignait à l’époque près de 17 millions de personnes. Ce boycott implicite [des journaux thuriféraires du régime] était pour les citoyens syriens la seule manière d’exprimer leur protestation.

Partant de là, nous pouvons dire que la réalité de la presse et de l’information en Syrie a été liée durant près de cinquante années à la réalité politique [de la Syrie], aux méthodes d’un régime tyrannique et à la corruption des institutions officielles, les moyens d’information de manière générale et la presse en particulier étant gouvernés en fonction d’une méthode unique produite par le régime au travers de son parti unique dirigeant à la fois l’État et la société, comme l’énonce clairement l’article 8 de la Constitution syrienne de 1973 qui n’accorde aucune liberté d’expression en dehors du cadre du pouvoir et de sa galaxie.

Face à cette situation de répression et de suppression de toute liberté politique et d’information à l’intérieur de la société syrienne, la plupart des journalistes n’avaient rien d’autre à faire qu’à attendre [des jours meilleurs], en marge de leurs journaux, dans les services d’archivage et d’imprimerie, ou encore de chercher du travail en dehors de la Syrie dans des médias éloignés de la férocité et de la corruption du régime Assad.

Avec le début de l’éclosion des Révolutions du Printemps arabe et l’effondrement du mur de la peur en Tunisie et en Égypte, il était évident pour quiconque avait des yeux pour voir que les vents du changement viendraient secouer les portes de la prison géante qu’était la Syrie, et que ce pays ne serait désormais plus le royaume du silence. Ce fut la Révolution syrienne (celle-ci éclata en mars 2011).

Avec la Révolution, c’est une nouvelle période qui s’écrit dans l’histoire des médias en Syrie. Les tribunes d’information, les moyens de communication et les technologies modernes (les réseaux sociaux notamment) ont joué un rôle important, central dans l’enchaînement des événements de la Révolution syrienne. Ils ont constitué un terrain fertile pour l’action d’informer. Ainsi, au cours des six années passées, âge de la Révolution, ce sont 297 publications qui ont été lancées (journaux et revues), abordant toutes les problématiques de la Révolution. Parmi ces publications, 39 journaux continuent à paraître aujourd’hui, en dépit des difficultés financières et des découpages géographiques qui en entravent la diffusion.

De même, les journaux électroniques ont réalisé depuis la Révolution un saut qualitatif sans précédent dans l’histoire des médias en Syrie. Ainsi, le paysage médiatique syrien a assisté à l’explosion du nombre des sites internet. Ceux-ci ont accompagné la révolution depuis ses premiers jours. Ces réseaux sociaux ont permis aux médias syriens de revivre après plus de 47 ans de saisies des journaux formulant la moindre critique par la censure du pouvoir tyrannique. Les nouveaux moyens d’information ont libéré les stylos des Syriens et ils leur ont dénoué la langue, après que celle-ci soit restée paralysée depuis le coup d’état perpétré par le parti Baath (en 1963).

Mais en raison d’une pénurie aigüe en cadres compétents, cette floraison de nouveaux médias a également contribué à créer une sorte d’« anarchie » du fait de l’entrée de nombre de personnes non qualifiées dans cette aire professionnelle. Les tout nouveaux médias ainsi apparus, en particulier sur internet, sont souvent tombés entre les mains d’amateurs n’ayant aucune expérience journalistique et, trop souvent, le bienfait qu’était une toute nouvelle liberté totale de publication s’est mué en anarchie, notamment parce que ni l’Assemblée Nationale ni la Coalition Nationale des forces de la Révolution et de l’Opposition syriennes n’ont pu, en dépit de leur reconnaissance par la communauté internationale, créer ne fût-ce qu’un seul grand quotidien national qui aurait traité avec toute la responsabilité requise de la réalité de la Révolution syrienne, en particulier si nous admettons que l’information est une profession que seule une pratique assidue peut perfectionner, une activité dont les arcanes sont le professionnalisme, l’expérience, la culture, la responsabilité à l’égard de la chose écrite ou dite, le respect de toute la prudence requise dans la diffusion des informations – après s’être assuré de leur véridicité – et la connaissance des règles élémentaires de la rédaction éditoriale.

Si l’ambiance générale a permis aux authentiques journalistes syriens d’exprimer ouvertement et librement leurs opinions et de déployer leur incontestable professionnalisme, dans le même temps, ceux qui n’avaient pas réellement cette compétence ont pu « enfourcher » au passage cette profession avec beaucoup d’opportunisme et la maltraiter, la prendre à la légère, amenant nombre de pseudo-reporters à diffuser une logorrhée déficiente, difforme et indécente – voire totalement contraire aux véritables intérêts défendus par la Révolution syrienne.

La plupart des sites d’information sur internet ont fini par diffuser « les infos du jour » sans en avoir vérifié la véridicité – des informations puisées dans les réseaux sociaux ou recueillies dans les récits exaltés et pleins d’exagérations d’activistes sur le terrain, si bien que la profession de « journaliste simple citoyen » a connu un énorme succès. Mais, dans le même temps, ce phénomène n’a absolument pas contribué à construire …

Bachar Aboud

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