Dossier sur la Bay’a (ou l’allégeance) au Maroc

maroc-selon-delacroixLa Bay’a est une forme forte de légitimité traditionnelle du sultan: «Si la Bay’a est faite à deux califes, tuez le second», avait dit le Prophète (Hadith rapporté par l’imam Mouslim).

il faut tout d’abord savoir qu’il y a aujourd’hui deux formes de bay’a la première est écrite et ne se fait qu’au début de chaque règne la seconde forme quant a elle est une cérémonie annuelle qui se tiens selon un cérémonial précis a l’occasion de la fête du trône (date d’intronisation du souverain) qui commémore le lien indéfectible qui existe entre le trône et la population.

Bay’a écrite : Les origines et les fondements de la Bay’a de début de règne

Ce phènomène de la Bay’a tire ses fondements de l’époque du prophète Mohammed. Ainsi, les compagnons du prophète lui prêtaient serment devant l’entrée de la Mecque. Cette cérémonie portait le nom de Bay’at arridouan.

La Bay’a, comme nous pouvons le comprendre, est une forme de légitimation du pouvoir monarchique au Maroc. La Bay’a consacre la sacralité du calife et lui impose comme devoir de protéger la foi musulmane. Le phénomène Bay’a a été analysé par Mohammed Al Kandoussi, savant du début du 19ème siècle. La Bay’a est faite au commandeur des croyants qui, contrairement à ce que le protectorat a voulu, ne détient pas uniquement le pouvoir religieux. En effet, Le commandeur des croyants a depuis l’indépendance pris possession du pouvoir temporel. Pour Al Kandoussi, le commandeur des croyants a deux missions : la première est de gérer la choses religieuse (Dine) mais aussi d’avoir une emprise sur le temporel (dounia) en sa qualité de calife du prophète. Le savant insiste sur la nécessité de cette Bay’a qui n’est pas uniquement un acte de passation du pouvoir ou d’investiture, mais aussi un contrat social sans lequel il n’y a pas de « cité » au sens grecque du terme.

Pour être commandeur des croyants il faut remplir 6 conditions :

  • Être le fils du sultan
  • Être majeur et saint d’esprit (Moukkalaf)
  • Être juste
  • Être de sexe masculin
  • Jouir de liberté (dans le sens ne pas être soumis à l’esclavage)
  • La sixième condition, qui n’est pas obligatoire est d’être de descendance quraïschite

 

محمد-السادس-والحسن-الثاني-504x362Dans la tradition musulmane la bay’a est un acte essentiel de légitimation du pouvoir. Mais il n’est pas dit que cet acte doit être écrit. Au Maroc, la tradition veut que l’acte soit écrit, et ce depuis Moulay Idriss Ier. Le style d’écriture de la bay’a est aussi essentiel dans la tradition chérifienne. Ainsi, Moulay Abderrahman Ben Zidane historien de la fin du 19ème siècle dit que les textes de la Bay’a des sultans alaouites ont un aspect stylistique parfait à l’image de celle du sultan Moulay Abderrahman Ben Hicham. Toujours selon l’historien, « la Bay’a est à l’Etat ce que l’âme est au corps. »

Aujourd’hui, la Bay’a devient uniquement un acte d’investiture car la succession est gérée par la Constitution. La Bay’a devient une sorte de sacre du Roi qui montre le continuum de la Nation. Elle est en substance l’expression d’un contrat social implicite que les fidèles rappellent chaque vendredi après le sermon de l’imam et que la nation commémore chaque année en marge de la fête du Trône. La Bay’a ne doit pas être analysée sous le prisme politique mais doit être comprise comme un élément unificateur des contrées de la Nation marocaine.

L’acte de la Bay’a est généralement rédigé par des Cadis (juges religieux ) de la capitale du Royaume. Elle signée par Ahl Hal oua Al Aqd (ceux qui lient et délient)  Ils ont un rôle important qui consiste à entériner l’acte de la Bay’a et de le signer. Cette catégorie de personne désigne ceux qui ont l’impérium dans le droit romain. Autrement dit, ce sont ceux qui ont le pouvoir matériel (CHEFS MILITAIRES, GOUVERNEURS…) et ceux qui ont le pouvoir spirituel (oulémas, cadis, chorfas et membres de la famille régnante…). L’acte de la Bay’a impose donc au Sultan de protéger la population qui lui est soumise et de protéger ses biens.

Enfin, Dans Le Commandeur des croyants, John Waterbury rappelle que c’était ce pacte d’allégeance qui délimitait la frontière entre le Bled Makhzen, territoires soumis au pouvoir du sultan, et le Bled Siba, pays de la dissidence qui se refusait à verser l’impôt à l’État central.

Les différentes analyses de l’acte écrit de la bay’a

Concernant l’acte écris de la Bay’a deux écoles d’analyse s’opposent :

  • L’école de « la contractualisation » : cet acte écrit est décrit comme un contrat tripartite complexe qui engage le souverain à agir uniquement pour le bien de la communauté. La communauté doit pour sa part s’en remette aux clercs pour transmettre leurs volontés au souverain. Le souverain devient donc mandataire de l’impérium divin.
  • L’autre théorie est celle d’Ibn Khaldoun. Il démontre que cet acte est noué entre un sujet (moubay’a) et l’Emir. Le premier confie la gestion de la chose musulmane à l’Emir et lui promet obéissance. Cette pratique confère au Sultan le statut de tuteur de la société et lui impose un certain nombre de pratiques tel que al ijma’a (la consultation), et aussi le consensus.

 

Le Renouvellement de la Bay’a ou Bay’a annuelle 

Origines de la mise en place du renouvèlement de la Bay’a

Naissance d’une fête nationale

allegence-34879_mohamed_vCe n’est qu’une vingtaine d’années après le Traité de Fès, en 1912, qu’une jeunesse nationaliste émerge dans les principaux centres urbains du pays, notamment Rabat, Salé, Tétouan et Fès. Influencés par les idées européennes sur la nation et le nationalisme, telles que les présentaient les publications en provenance du Machrek, ces jeunes pensent le Maroc comme une unité géographique, politique et culturelle : un État-nation. C’est la première fois qu’apparaît aussi clairement une identité intermédiaire entre l’appartenance locale (lignage, localité, région, etc.) et l’appartenance globale (l’islam). Mais tout restait à faire. Il fallait en effet créer ou adopter un certain nombre de concepts, de symboles et d’images pour renforcer ce projet et mobiliser la population autour de lui, notamment après les événements qui ont suivi la promulgation du dahir dit berbère en 1930.

Bien qu’elle soit restée relativement limitée, la première Fête du trône est une véritable réussite. Elle a en effet attiré la sympathie populaire et acculé l’autorité tutélaire. Cela pousse les nationalistes à voir plus grand l’année suivante. Les préparatifs commencent des mois à l’avance. Plusieurs comités d’organisation voient le jour dans les différentes régions de l’Empire chérifien, notamment dans la zone espagnole, et des brochures contenant des poèmes et des chants nationalistes sont distribuées aux écoliers et aux jeunes. Des journaux et des revues publient des numéros spéciaux consacrés à l’événement.

Ainsi, la Fête du trône s’impose très rapidement comme une fête nationale qui exprime haut et fort la naissance de la nation marocaine. C’est la première fois qu’un sentiment, que l’on peut appeler marocanité, émerge, loin des identités locales et globales. C’est pour cette raison que, considérée comme un rituel de consensus, cette fête devient un moment privilégié de mobilisation populaire contre la puissance coloniale, même après le départ en exil du Sultan et l’interdiction de sa célébration, le 5 septembre 1953.

Esquisse d’une liturgie makhzénienne

c22bdc101b3eaa7688f4b00c2f8f1606La cérémonie d’allégeance est sans aucun doute le clou du spectacle. Elle met face à face le monarque avec ceux qu’il considère comme ses serviteurs les plus fidèles : les hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur. Toutes les autres composantes de l’élite sont de simples spectateurs. Cela peut paraître anormal dans un premier temps, surtout si l’on se fie au discours du speaker de la première chaîne et du ministre des Affaires islamiques qui parlent de communauté, de peuple et de représentants légitimes. Si l’on y regarde de plus près, le malentendu, ou plutôt l’ambiguïté, se dissipe très rapidement.

Le Roi revêt normalement des habits d’apparat dont la couleur blanche symbolise la continuité du califat d’Occident indépendant. Dès le VIIIe siècle, les Umayyades d’Andalousie (756-1031) portent la couleur blanche pour se distinguer de leurs ennemis abbassides (750-1258) et affirmer haut et fort leur indépendance et leurs prétentions. À partir du XIIe siècle, les dynasties marocaines adoptent cette tradition et les prétentions qu’elle sous-tend. Composé d’un pantalon large (sirwal), d’une blouse de drap (qamis), d’une robe de drap à manches larges (qaftan), d’une cape (silhama) ainsi que d’une calotte rouge (shashiyya) renforcée par un turban (‘amama). Ce costume est toujours en usage dans la cour marocaine. Mais force est de constater que la couleur blanche perd du terrain en faveur du beige doré depuis plusieurs années.

Renouvellement de la Bay’a description et symbolique du cérémonial.

Baya’a annuelle : Aujourd’hui, on retrouve la Bay’a sous une autre forme, dans le Royaume du Maroc où elle se célèbre annuellement, le 31 juillet.

Cette fête suscite de vives réactions du mouvement dit du 20 Février remettant en question les structures « archaïques » de la monarchie marocaine. Si pour d’autres, elle fait l’identité politique du Maroc en établissant un contrat entre gouvernant et gouvernés.

Description de la Baya’a annuelle : Le cérémonial de la Bay’a suit un protocole précis reflétant un ordre idéal. La place du Palais accueille la théâtralisation des rapports de pouvoir, mettant en scène les notables du pays et les autorités élues des deux côtés d’un chemin bordé de sable. Habillé de la traditionnelle Jellaba blanche, la chéchia, et le burnous. Le monarque défile sur un étalon, aux côtés de sept autres montures guidées par un cortège, qui le suit et le protège d’une ombrelle, symbole de la dynastie alaouite importé lors du califat Fatimide (Xe siècle). L’ombrelle, élément intrigant, véhicule le symbole de la monarchie, puisqu’elle est formée d’un manche qui représente l’axe central autour duquel tourne une voute céleste, incarnée par le dôme. Il est le seul à ne pas toucher le sol dans cette procession royale, « à mi-chemin entre le divin et le temporel »all__geance2_927835931

L’apparence majestueuse et austère du monarque le place explicitement dans les esprits comme un centre de gravité idéal, porteur d’une Histoire transcendante chargée d’héritages et teintée de sacré.

La mise en scène stylisée de la Bay’a véhicule non seulement des symboles visant à exalter l’Etat par la splendeur du monarque, mais établit aussi via un protocole strict une hiérarchie des rapports de pouvoir. Dans cette mise en scène festive aux allures traditionnelles, se trouvent les autorités élues et les notables (élus locaux, oulémas, professeurs, grands commerçants…), venus prêter allégeance au souverain. Mais loin de ressembler à une cérémonie contractuelle bilatérale, la Bay’a les replace dans un rapport de pouvoir où ils sont assujettis au Roi, à travers une architecture cérémoniale mesurée au millimètre près. En effet, ils se retrouvent disposés en lignes, chacune représentant une province. Dans cette territorialisation de la scène, le symbole fort de la servitude des élus face au Roi est évident à travers une certaine « grammaire des postures ».

Le Roi s’avance avec son cortège vers les lignes formées des notables et des élus, qui s’inclinent face à lui en lui adressant des formules pieuses et élogieuses, glorifiant son statut de commandeur des croyants. La longue attente dans la place du Palais, participe par ailleurs à la symbolique de sujétion.

Mais au-delà de cette gestuelle, la disposition des élus en ligne face au Roi comprend un autre aspect qui agit comme archétype des relations de pouvoir : la confrontation des légitimités, celle du monarque chérif au-dessus de l’élection du peuple. En effet, la cérémonie tend à souligner que la légitimité du Roi dépasse la sphère temporelle tandis que celle des élus est soumise aux législatures et aux aléas politiques. En disposant ainsi les représentants locaux face à la grandeur d’un souverain descendant du Prophète, leur « prétention à un pouvoir autonome » est étouffée par l’inégalité apparente des statuts.

 

El Jai Reda

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s