La Françafrique: les différentes facettes d’un système opaque (6/6)

La Côte d’ivoire : un cas significatif

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Laurent Gbagbo

Ce qui signe définitivement la mort de la Françafrique dans son sens traditionnel, c’est sans doute le cas ivoirien. 80 000 expatriés français vivaient luxueusement dans ce petit pays dans lequel s’était imposée le constat du « miracle ivoirien ». Le mot Françafrique nous vient du Président Félix Houphouët-Boigny, grand ami de la France. A la mort de ce dernier en 1993, il n’y a pas de successeur. C’est son opposant Gbagbo qui l’emporte en 2000 après des années de troubles. Toutefois, des rebellions éclatent et il fait appel à la France qui refuse de l’aider. S’en suit une escalade de violence au point qu’un avion ivoirien bombarde un lycée français où est stationné l’armée française, faisant plusieurs morts. La France réplique et détruit au sol l’aviation ivoirienne. L’embrasement contre la France est instrumentalisé par Gbagbo. Le 9 novembre 2004, la France ouvre le feu sur les foules faisant des dizaines de morts, Les jeunes se révoltent de plus en plus et scandent « à bas la France ». Gbagbo devient le héros qui résiste à la France. Le Président inféodé se maintien au pouvoir et mène le jeu vis-à-vis de la France. Pour les expatriés c’est la fin mais pour les grandes entreprises françaises c’est un eldorado : Bouygues et Bolloré sont décorés par le Président et obtiennent des marchés inespérés. La rupture est consommée entre l’état français et l’état ivoirien, mais entre les entreprises françaises et le Président Gbagbo s’ouvre une longue lune de miel.

Hégémonie des grands groupes et interférences africaines dans la politique française

Bolloré a bâti un empire en Afrique avec la gestion de tous les ports du Golfe de guinée. Ce sont les chefs d’entreprise qui discutent directement avec les chefs d’État africains, et plus l’État français. Mais ces industriels ont besoin du soutien de l’État français pour continuer. Un ami de Bouygues et Bolloré va y contribuer. Il s’agit de Sarkozy, aidé par Bourgi pour la présidentielle. Grâce à Bourgi, les chefs d’État africains ont aidé Sarkozy. Preuve du financement de la campagne de Sarkozy, il y avait à son investiture de candidat de l’UMP Pascaline Bongo, fille du Président Omar Bongo et le ministre des finances du Gabon. Bourgi reçoit la légion d’honneur des mains du Président élu Sarkozy en présence de dirigeants gabonais. Une fois élu, Sarkozy reçoit Bongo et lui accorde une remise de la dette qui lui a toujours été refusée par Chirac pour arranger les relations. Cette décision est déraisonnable car le Gabon est un pays pétrolier dont il n’est pas nécessaire de réduire la dette.

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Bolloré reçu en grande pompe par le président Gbagbo

D’autre part, les nominations politiques deviennent aussi sujettes à la négociation entre la présidence française et la présidence gabonaise, particulièrement pour le portefeuille de la coopération. L’affaire Jean-Marie Bockel, secrétaire d’état à la coopération et de la francophonie de Sarkozy illustre bien ces liens particuliers. Le secrétaire d’état tient des propos durs envers les dirigeants africains, Omar Bongo agacé par la justice française qui s’intéresse à ses biens en France tient à obtenir la démission de Bockel.

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Bolloré reçu au Togo

C’est chose faite Alain Joyandet franc-maçon qui ne connait rien à l’Afrique est nommé ministre de la coopération et est adoubé par Bongo qui le met sous surveillance et sous l’emprise de Bourgi. Avec Foccart les Présidents africains étaient présentés et adoubés par le Président De Gaulle. Aujourd’hui, ce sont les ministres français qui sont adoubés par des Présidents africains.

 

Les chefs d’États français : du faiseur de Présidents au VRP

L’Afrique se trouve au cœur des enjeux de la mondialisation car ses sous-sols sont des plus abondants. Avec la colonisation, la France avait l’exclusivité. Maintenant la concurrence avec la Chine l’Inde les États-Unis… est sauvage. Il n’en reste pas moins que la France a besoin de l’Afrique pour subvenir à ses besoins en énergie. Et les Présidents français se retrouvent VRP des grands groupes auprès des chefs d’Etats africains. En Angola le pétrole, au Niger c’est l’uranium… Au Niger en 2007, le Président Tanga veut renégocier les prix avec Areva.

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N.Sarkozy au Niger accueilli par le président Tanja en 2007

En effet, le Président nigérien menace de donner les mines au chinois si les négociations n’aboutissent pas. Le chef de l’état va même jusqu’à expulser le Président d’Areva Niger du pays. La réaction des autorités françaises ne se fait pas attendre. Sarkozy vient deux semaines plus tard signer un accord avec des gains pour le Niger deux fois plus élevés qu’avant. Le Président Sarkozy va aussi se rendre au Gabon le 24 février 2010 en voyage officiel, où il est reçu par Ali Bongo, fils d’Omar Bongo, élu de manière contestable. Les discours des deux Présidents montrent qu’une page est tournée. On parle donc de réel partenariat gagnant-gagnant.

Le Président Sarkozy déclare : « je n’appartiens pas a la génération de la colonisation je n’en ai pas les réseaux et les complexes (…) Je propose un nouveau contact basé sur des relations décomplexées ».

La Françafrique est certes moribonde. Mais n’y a-t-il plus de réseaux occultes entre les deux pays ?

La Françafrique, ce système de relation complexe, s’est effondré. Mais de petits réseaux perdurent avec des personnages sulfureux comme Bourgi qui sont toujours les mains de ce spectre.

Bilan des dernières années

Preuve de l’importance de l’Afrique pour la France en un an et six mois le Président Macron a déjà effectué 9 déplacements en Afrique. Malgré le renversement du rapport de force, la France demeure hégémonique.

Nous pouvons le voir grâce à ses 30 interventions militaires depuis l’indépendance des pays africains.

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carte tiré de France 24 montrant l’étendue de la présence militaire française en Afrique

Qu’en est-il aujourd’hui ? En 2012 le Président Hollande déclare à Dakar : « c’est la fin de la Françafrique (…) il y a la France et il y a l’Afrique et il y a le partenariat entre la France et l’Afrique ».

Mais les discours des chefs d’Etat français depuis Giscard dénoncent ce système tout en l’utilisant. Les discours servent donc d’effets d’annonce à l’image de la fameuse phrase de Mitterrand selon laquelle «la présence de la France oui mais l’ingérence non », sachant que le développement des réseaux de la Françafrique a atteint son apogée sous ses mandats.

La Françafrique n’est donc pas morte. Elle a uniquement changé de visage. Même si le Président Hollande n’a pas de cellule africaine à l’Élysée, il dispose d’un conseiller aux affaires africaines. Militairement, la France intervient toujours. Sous Hollande, il y a eu les interventions au Tchad, au Mali et en Centrafrique. Preuve aussi de la reconnaissance de la mémoire franco-africaine, les armées du continent noire ont été invitées à parader le 14 juillet 2013 sur les champs Élysées. De plus, le Président Hollande a décidé de naturaliser 28 tirailleurs sénégalais. Ces progrès en termes de mémoire se traduisent aussi par le discours qu’il a prononcé à Dakar en 2012 où ce dernier met l’accent sur la profondeur historique des liens avec l’Afrique et le cas des anciens combattants. Malgré ces quelques efforts et le renversement du rapport de force en faveur des chefs d’Etats africains, la France conserve une vision assez utilitaire de l’Afrique. Cette vision se traduit par une nouvelle idéologie moins intrusive et violente mais toujours économiquement dominatrice.

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François Hollande prononçant de son discours a Dakar en 2012

D’autre part, si la présence française était naturelle pour les générations ayant connu la colonisation, elle l’est de moins en moins pour celle d’aujourd’hui qui la regarde à travers le prisme du néo-colonialisme. Pour finir, le Président Mitterrand disait souvent que « sans l’Afrique la France n’aura pas d’avenir dans le 21ème siècle. » Il est donc grand temps d’enterrer cette vision de profit et d’exploitation des pays africains et de choisir une voie d’aide au développement et de vrai partenariat gagnant-gagnant.

El Jai Reda/ Marc de Vergnette de Lamotte

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