Chirac et la diplomatie française dans le monde arabe (Entretien Avec Jean Luc Barré)

JLBEntretiens Exclusif d’Occirient avec Jean Luc Barré écrivain, historien et éditeur français. Titulaire des Prix de la bibliographie du Point et Broquette-Gonin. Ayant côtoyé le défunt président Chriac, l’ayant aussi aidé à la rédaction de ses mémoires. Il publie en octobre 2019 un ouvrage contenant les dernières confidences du président sous le titre « ici, c’est Chirac » chez Fayard.

Question: Quand le monde arabe a entendu l’intervention de Dominique De Villepin aux Nations Unies, il s’est senti fier et entendu. Le monde arabe a reconnu la voix de la France. La nation française a-t-elle besoin d’hommes comme Jacques Chirac pour réaffirmer l’image de la France dans le monde arabe ?

Réponse J.L.Barré: Je pense que Chirac a compris une chose : d’abord, il avait une aura internationale très forte, y compris dans le monde arabe comme le rappellent ses voyages et sa popularité dans la région. Il avait construit une autorité de la France qu’il incarnait dans la lignée de la politique arabe du Général De Gaulle. Mais Chirac a surtout su dire non aux américains de manière très ferme et il a aussi réussi à s’allier avec l’Allemagne, la Russie et la Chine. Ces alliances ne se sont pas faites par hasard, car ce dispositif diplomatique est son œuvre. Par ses excellentes relations personnelles avec les leaders de ces pays tels que Gerhard Schroeder, Vladimir Poutine et aussi les dirigeants Chinois.

Question: Diplomatie française : quels faits marquants depuis la fin de la présidence Chirac ?

Réponse J.L. Barré: Ce qui est frappant depuis la fin de la présidence de Chirac est que la France est isolée diplomatiquement : elle s’est rapprochée des États-Unis de manière beaucoup trop forte du temps de Sarkozy. Il y a un alignement quasi constant sur les positions américaines. A ce moment-là le retour de la France dans l’OTAN s’est accéléré. Par ailleurs, il y a des erreurs diplomatiques considérables comme l’histoire de l’intervention en Libye qui est une grande erreur. Voilà une erreur que Chirac n’aurait jamais commise. En effet, on n’intervient pas dans un pays avec la manière dont laquelle France est intervenue en Libye, fusse pour des raisons humanitaires. Le bilan de Sarkozy dans le monde arabe est tout à fait négatif car la France s’enlise dans des histoires sans fondements et l’aura diplomatique et l’influence qu’avait la France du temps de Chirac s’est trouvée entachée. Même si Chirac n’a pas pu empêcher la guerre en Irak, il a tout de même préservé une certaine idée de l’Occident dans le monde arabe. En fait, les arabes n’ont pas confondu tout l’Occident à ce moment-là car il y avait une voix divergente, celle de la France, et la France en est sortie grandie.

Question: Que dire de la diplomatie sous François Hollande ?

Réponse J.L. Barré: François Hollande c’est aussi une sorte d’isolement de la France car d’une certaine manière, il est seul. Ce que Chirac avait compris, c’est que la France ne pouvait pas être seule sur ces questions. C’est peut-être le manque d’expérience du président Hollande lors de son arrivée aux affaires qui a joué. Ce qui fait la force de Jacques Chirac, c’est qu’il avait été deux fois Premier ministre et qu’il connaissait admirablement le fonctionnement de la diplomatie. D’ailleurs, tous les grands diplomates actuels sont issus des équipes Chirac. Autre élément de taille, c’est que Chirac connaît aussi admirablement bien les peuples de cette région. Et surtout il avait des alliés. Il arrive donc en connaissance de cause.

jean luc Barré

Question: La diplomatie française et l’affaire syrienne ?

Réponse J.L. Barré: Sur la Syrie, la situation devant laquelle se trouvait le président Hollande était assez complexe car on ne pouvait pas soutenir Assad, mais de l’autre côté, on ne connaissait pas la valeur de ses adversaires tant leur nombre est important et leurs divergences grandes, sans parler de la composition complexe du pays et de la région. En tout état de cause, la situation telle qu’elle est aujourd’hui est celle qu’avait prévu Chirac, c’est-à-dire une anarchie telle qu’on ne s’y retrouve plus. Chirac était assez dur à l’égard de Bachar El Assad malgré la proximité qu’il avait avec son père Hafez. Les causes de la dégradation des relations entre Chirac et Bachar El Assad se trouvaient dans l’affaire Hariri. En effet, le Président français accusait son homologue syrien – sans doute à juste titre – d’avoir tué et fait tuer Rafik Hariri.

Question: Que pouvons-nous dire des relations France États-Unis sous Macron ?

Réponse J.L. Barré: Quant à Emmanuel Macron, il a commencé par faire allégeance aux Etats-Unis. Rappelez vous la visite à Washington avec la fameuse scène ou Donald Trump lui essuie des pellicules – je l’espère –  imaginaires sur l’épaule, sous fond d’une visite en grande pompes…

Nous avons à faire en somme à des amateurs sur le plan diplomatique, là ou Chirac avait une connaissance extraordinaire – comparable à celle du Général De Gaulle – nécessaire à la compréhension de ces pays.

Je ne sais pas quel est l’avenir pour les successeurs. Peut-être que le président Macron va beaucoup apprendre. Mais ce que je constate, c’est que par exemple sur la question de l’offensive turque au Nord de la Syrie, la France n’intervient pas. La France est absente du jeu international aujourd’hui. Cette absence est due à l’instabilité de la position diplomatique française car un jour la France se rapproche des américains et le jour d’après des russes. Ça donne l’impression que la France ne perçoit plus les données du jeu diplomatique actuel. Je ne sais pas qui peut demain être l’homme de la situation. J’espère qu’on aura un Président de la république qui aura une meilleure connaissance de l’état du monde. Mais la situation est complexe car je crois même que Chirac aujourd’hui aurait du mal à préserver les équilibres, étant donné la gravité du problème du monde arabe aujourd’hui.

JLB2Question: Comment analyser l’absence de la France sur la scène internationale ?

Réponse J.L. Barré: Absence est peut-être un terme excessif, mais ce sentiment peut être là car la France a perdu son aura. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il ne suffit pas à un pays d’être grand pour s’imposer sur la scène internationale. Quand le Général de Gaulle est arrivé aux affaires, la France était toujours un grand pays. Mais c’est rôle de l’homme qui est fondamental. Il impose sa vision de la diplomatie, affirme l’indépendance nationale et promeut le rayonnement français. Il y a la une affirmation de la France et cette affirmation ne s’improvise pas. On peut être un très grand pays et ne pas peser sur la scène internationale. Encore faut-il savoir ce que l’on veut dire, ce que l’on veut préserver. Par exemple à tort ou à raison, Chirac pensait que la Turquie devait rentrer dans l’Union Européenne (moi je pense qu’il avait raison). Il avait raison et tout le monde était contre lui. Il avait une vision à long terme et disait qu’il fallait éviter la constitution d’un bloc islamiste, car ce bloc là allait être un problème pour l’Europe, allégation à laquelle on répondait par l’argument de l’augmentation du nombre de musulmans en Europe. Cette vision d’initiatives est somme toute plus intelligente et plus intéressante. Elle montre une inspiration et une cohérence surtout. Il faut souligner que le président Chirac avait pensé une chose que le Général de Gaulle avait pensé avant lui : c’est que la Russie est l’allié naturel de la France, nous ne sommes pas l’ennemi de la Russie. On peut les combattre sur la question de la Tchétchénie ou autre mais ça reste notre allié naturel. On peut observer qu’Emmanuel Macron et François Hollande ont cherché des raisons de combattre la Russie avec l’affaire de l’Ukraine. Imaginons que des puissances se mêlent de la Corse, la France les combattrais. L’Ukraine est sous le giron Russe et on le sait. En somme, il faut avoir une compréhension, une autorité une influence et une vison. Aujourd’hui, on manque d’une politique étrangère qui allie ces ingrédients. Je suis bien en peine de vous dire quelle est la politique étrangère de la France car on ne sait pas où elle est. Elle n’est pas fondée sur une expérience et une connaissance du monde sans parler de son alignement permanent sur celle des États-Unis, même si de temps à autres on voit que les relations entre Trump et Macron se compliquent. Mais la moindre des choses est de se tenir à l’écart de Trump et de ne pas se laisser guider par lui. En plus, aujourd’hui Trump est le premier à considérer que la France n’existe pas. Il n’aurait pu dire ca ni du temps de De Gaulle ni de celui de Chirac, car ces Présidents savaient tenir tête aux Américains en affirmant une vision du monde.

Question: Après l’assassinat de Rafik Hariri, Chirac a eu une attitude très claire vis-à-vis du régime Assad. Comment peut-on analyser l’invitation de Sarkozy à Bachar Al Assad en 2008 ?

Réponse J.L. Barré: Vous avez un exemple typique d’une incroyable improvisation. C’est-à-dire qu’à ce moment, le président Sarkozy n’avait pas une réelle expérience du monde. Il avait une expérience de la politique française, mais pas une expérience diplomatique. La preuve en est qu’il a dit que l’homme africain n est pas rentré dans l’Histoire. Sur le cas de l’invitation de Bachar Al Assad, il a l’illusion de réunir l’Union de la méditerranée, sauf qu’il met autour de la table des gens qui n’ont rien à voir entre eux. Il y a une réelle situation d’antagonisme parmi les parties. Par exemple, Bachar Al Assad qu’il reçoit en grande pompe alors même que Chirac a été invité ce jour au 14 juillet. Ce dernier n’y est pas allé parce que Al-Assad était présent. De plus, Kadhafi n’est pas venu donc il n’y avait pas toute la méditerranée autour de la table. Cette union ne pouvait pas tenir plus que le temps du défilé. C’est de la mise en scène et de la communication sans préparation d’une politique en amont. Tout cela c’est bien vite effondré. Mais Assad s’est refait une santé en apparaissant sympathique avec sa femme dans le bistrots parisiens.

Question: Mais Chirac fut le premier président à accueillir Bachar Al-Assad en 1999…

Réponse J.L. Barré: C’est une autre époque. Après l’assassinat de Harriri, Chirac va loin contre Bachar Al-Assad. En effet, toute la politique de Chirac sur le Liban et la Syrie est constituée selon lui autour de l’assassinat de Hariri. Il a une vision très affective qui le pousse à détester Bachar autant qu’il l’avait aimé auparavant. Il est allé trop loin car on ne pouvait plus lui parler de la Syrie sans qu’il évoque l’assassinat de Hariri. Même les diplomates peuvent en témoigner. Or cet évènement est regrettable, mais une politique étrangère ne peut être conditionnée que par des relations d’amitié. Je pense qu’à ce moment là, les sentiments ont pris le dessus.

Question: Chirac et le Maghreb ?

Réponse J.L. Barré: C’est une longue histoire qui naît au moment de la guerre d’Algérie. C’est un regard fraternel et respectueux. Pendant la guerre, il disait : « je tenais mes hommes car je voulais qu’ils respectent la population locale ». Il a aimé l’Algérie, il aimait les Marocains et les Marocaines. Sa culture personnelle le tournait beaucoup vers ces peuples là. Il aimait la civilisation et l’art du Maghreb. Il était très à l’aise, il était chez lui. C’était son autre famille. Il respectait ces peuples aussi pour la place qu’ils avaient eue dans l’Histoire, car il connaissait leur histoire.

Jean Luc Barré 2Question:Où est la France actuellement sur l’affaire turque (invasion du Nord de la Syrie) ?

Réponse J.L. Barré: Je ne sais pas ou est la France, vous la voyez ? Pour ma part j’ai du mal à la voir. Je crois que la France cherche ses marques et qu’elle est dépassée par une actualité de plus en plus brutale et compliquée. La France a d’abord du mal à se retrouver en Europe aujourd’hui. Il  y a une fragilité dans le couple franco-allemand. La France n’a pas d’alliés. La Russie a pris le pouvoir, et dans certains pays européens son influence est considérable. Aujourd’hui, on se passe de la France, ce qui ne veut pas dire que cela va durer. Mais aujourd’hui, la voix de la France ne compte pas – et ce – depuis Sarkozy. La France a dévalué sa parole depuis l’affaire libyenne. Depuis, la France a joué des mauvaises cartes elle n’a pas fait ce qu’elle aurais dû faire. Elle devait être une puissance de médiation. Car au fond, un pays comme la France doit être médiateur, ce rôle est important car il montre qu’on a la capacité à faire entendre une voix. Et en ce moment la France se contredit constamment. Les acteurs ne passent plus par Paris, ils vont aux États-Unis directement. A une certaine époque, on passait par Paris pour aller aux États-Unis. Plus aujourd’hui…

Réda El Jai, Bachar Aboud

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