Entre le marteau et l’enclume… La dualité Islam et militaires dans le monde arabe

Quand le Président égyptien Nasser se moquait du voile et des Frères  Musulmans

Alexandre ARBATOV, le conseiller politique du dernier président soviétique Mikael GORBATCHEV, déclarait en s’adressant à l’occident suite à l’effondrement du mur de Berlin : « Nous vous rendons le pire des services, nous vous priverons de l’existence d’un ennemi ». De nombreuses années avant cette déclaration si importante et si réaliste, les régimes militaires arabes étaient déjà sur place. Cette phrase vient confirmer que ces régimes militaires du Moyen Orient sont réellement dotés d’une compréhension profonde de la gestion de leurs pays et de leurs peuples à travers la conservation d’un ennemi sur-mesure et présent en permanence qu’ils affrontent et qui justifie leur existence. 

Dès la prise du pouvoir par les militaires dans les pays arabes, l’Égypte en tête, il a fallu un projet autour duquel les peuples arabes soient mobilisés. Pendant une période, c’était le nationalisme arabe et la lutte armée pour la cause principale « La Palestine », mais La « Naksa[1]» de juin 1967 a rapidement montré la fragilité de ce projet dans des pays gouvernés par des régimes possédant des armées qui ne sont capables que de tuer et d’opprimer leur propre peuple. A ce moment-là, il était temps de ranimer l’organisation des Frères Musulmans qui adoptait le slogan « l’Islam est la solution ». Les chefs militaires arabes ont trouvé opportun de permettre la renaissance de cet « ennemi, croquemitaine et affreux » avec beaucoup de prudence et d’attention.

De là, il est légitime de penser que les armées arabes ont contribué à redonner de la vie à l’organisation des frères musulmans dans nos sociétés arabes, ainsi, nous pouvons dire que si les frères musulmans doivent remercier quelqu’un pour faire revivre, renouveler et justifier l’existence de  leur organisation dans notre monde arabe, ils devront remercier, en premier, les régimes militaires arabes puissants qui ont œuvré avec beaucoup de professionnalisme et de précision à restaurer  l’organisation malgré tout ce qu’ elle a subi pour être détruite par les militaires pendant la période où Nasser a adopté le projet du nationalisme arabe, la lutte armée contre le sionisme international et combattre Israël.

Qui sont les Frères musulmans? | Atalayar - Las claves del mundo en tus  manos

Dans beaucoup de moments de l’histoire, on pouvait constater la volonté des régimes militaires arabes de faire revivre l’organisation des frères musulmans, mais ce qui confirme parfaitement cette vision tragique, c’est ce qui est arrivé au défunt président Mohamed MORSIdepuis le moment du coup d’état contre lui le 3 juillet 2013 en passant par son procès ridicule et finissant par son assassinat dans sa prison dirigée par un militaire que MORSI avait nommé ministre de la défense et grand chef de l’armé et des forces armées égyptienne le 12 août 2012.

Après la défaite des représentants de l’armée égyptienne dans les élections de 2012 en raison de la corruption de ses chefs d’un côté, et du désir du peuple égyptien d’une transition vers une gouvernance démocratique civile après la vague des révolutions arabes d’un autre côté, les frères musulmans ont pris le pouvoir en Égypte suite aux élections sans équivoque, au moins au niveau de la forme. Après cette défaite, les chefs de l’armée étaient perturbés et perdus pendant un moment dans une Égypte qui n’a jadis connu aucune forme de démocratie. Cette situation nouvelle et troublante a duré un an sans que ces chefs sachent la maîtriser, jusqu’à l’arrivée du renfort de l’extérieur régional ou international à la fois, quand la machine médiatique œuvrait pour amplifier les problèmes ou incidents qui se produisaient en Égypte pour blâmer les frères musulmans afin de semer la trouble dans leur gouvernance, en profitant de la vague du printemps arabe et la liberté d’expression qui régnait sur l’Égypte à cette époque.

La liberté d’expression pour critiquer la gouvernance des frères musulmans, a permis, peu à peu, de changer l’opinion de la « rue égyptienne » contre eux en sachant que tout cela s’est produit alors que les frères musulmans ne contrôlaient pas totalement les détail de la gouvernance et n’avaient pas les clés du pouvoir (y compris l’armée et les services de renseignements), il étaient persuadés qu’ils avaient le temps pour l’établissement de leur gouvernance, notamment avec le soutien du Qatar et de la Turquie, cet établissement leur aurait permis d’entamer leur guerre pour éliminer toute forme de démocratie qui est selon leur idéologie « mécréance et la gouvernance est à Dieu ». Donc, les peuples arabes se trouvent de facto, devant une dualité de recherche commune d’un ennemi, une dualité que l’armée a toujours maîtrisée durant son long parcours, tandis que les frères musulmans n’ont pas su la gérer pendant la courte période de gouvernance.

Egypte : que deviennent les Frères musulmans ?

Celui qui suit les évènements au Moyen Orient constate très clairement que les autorités militaires dans ces pays ont réussi deux choses : La première est de faire échouer l’état pour l’intérêt de leurs régimes, et la deuxième est l’assassinat de la vie politique et démocratique au sein de leurs sociétés. Tout cela n’aurait pas marché sans laisser un espace de liberté à travers la construction et la politisation en même temps des mosquées, comme la seule et durable solution pour les gens qui y expriment leur protestation et parfois leur désobéissance, cela sans oublier d’implanter ses espions au sein de ces mosquées et écoles coraniques afin que ces établissements restent sous contrôle, et dans certains pays comme la Syrie, où l’état a permis d’accroitre le sphère d’influence des « Djihadistes qubaysiates[2] » pour outrager la dignité et l’intelligence des gens malgré le slogan qu’elle prétend adopter « La laïcité de l’état » !

Contrairement à ce qui se dit dans les médias officiels, sur la nécessité de combattre le terrorisme « islamique » en particulier, en harmonie avec les invitations des pays occidentaux pour mener cette guerre, il est à constater que la majorité des régimes arabes et même leurs geôles représentaient les principaux et réels refuges pour les islamistes peu importe leurs branches et types. Mais, entre les médias et la réalité du terrain, il y avait des intérêts communs et des motivations qui poussent les deux parties « l’Islam et les militaires » à chercher des points de convergence et de travail commun même s’ils sont tâchés de vigilance de de crainte.

Malgré la position des régimes militaires vis-à-vis des frères musulmans, notamment en les qualifiant d’organisation terroriste comme l’a récemment affirmé l’Égypte et les pays du Golf ainsi que le régime de Hafez Al-Assad auparavant, et en interdisant leurs activités et en emprisonnant leurs cadres. En revanche, ces régimes avaient en réalité besoin de cette organisation car en effet, ils savaient qu’il fallait un bouc émissaire pour justifier leur supériorité dans la hiérarchie du pouvoir. D’autant plus que la question palestinienne n’est plus un argument convaincant pour un grand nombre des populations des pays arabes, plus particulièrement en raison de l’échec de ces organisations à combattre Israël, « et la jeter à la mer » 

Vu cette séparation des causes qui justifient la licéité, et l’orientation des armes pour viser l’intérieur des sociétés arabes, il était nécessaire de préserver l’organisation des frères musulmans « l’ennemi », en mettant ses chefs et ses promoteurs toujours sous contrôle, parce qu’il n’y a rien de mal – comme on l’a constaté clairement – de sacrifier l’un de ses membres même s’il était un ex-président, parce que la continuité du slogan «Et préparez [pour lutter] » est plus importante que toute personne !

Selon les régimes arabes, les conséquences résultant de l’existence d’une organisation des frères musulmans « bien maîtrisée », en qualifiant les partisans de son groupe de terroristes et en mobilisant la rue contre eux, sont beaucoup plus bénéfiques qu’annoncer son extermination définitive, notamment dans l’absence totale de vie politique et l’absence d’un courant social civil démocratique efficace et capable de vivre son expérience politique ou de provoquer un quelconque changement, sans que ses membres ne soient assassinés ou détenus, c’est pourquoi, il était opportun de garder l’organisation des frères musulmans comme un alternatif de quelconque mouvement civil, social et démocratique qui risque, avec le temps, de perturber les régimes militaires arabes et les secouer en s’appuyant sur leur corruption d’un côté et de leur stagnation de l’autre côté, les régimes ne peuvent pas justifier la même violence exercée sur les frères musulmans sur ceux-là, en réprimant les frères musulmans, les régimes prétendent combattre le terrorisme, ce qui n’est pas le cas contre les démocrates arabes qui réclament des états de citoyenneté, rien ne justifie une telle violence contre eux – au moins devant la communauté internationale occidentale et les organisations internationales des droits de l’Homme.

En plus, la situation des frères musulmans dans la plupart des pays arabes ne constitue pas de danger pour leurs régimes, puisque la majorité de leurs dirigeants sont sous surveillance et ont bien été testés par ces régimes avec une hypothétique coordination entre eux pour manipuler l’opinion publique ou les utiliser en cas de nécessité, car dans les deux cas il existe un intérêt commun entre les dirigeants des deux côtés.

Il existe plusieurs facteurs internes et externes qui poussent les régimes politiques des pays arabes à ne pas couper les liens avec les frères musulmans. Le facteur le plus important, en plus de la légalité de l’existence de ces régimes, est peut-être la licéité de l’opinion public contre un régime théocratique. Quand je résidais en Égypte pendant la période de gouvernance du défunt président Mohamed MORSI et jusqu’à sa destitution, j’ai vu comment les égyptiens non partisans des partis des frères musulmans ont salué cette initiative de l’armée de destituer MORSI, j’ai vu aussi les larmes de joie à l’annonce de sa destitution. Mais sans réflexion plus loin de ce moment de joie, les égyptiens n’ont pas trouvé assez de temps pour réfléchir à autre chose que mettre fin à la gouvernance des frères musulmans. Ils n’ont pas pu réfléchir non plus à la situation du pays par la suite après le retour de la domination de l’armée aux dossiers internes et externes du pays.

Qui peut dire que la situation des égyptiens est meilleure que celle qui était à l’époque de l’ancien président Hosni Moubarak, au contraire, on peut dire qu’elle est clairement pire que ce qu’il y avait en 2011, au moins d’un point de vue économique et vis-à-vis de l’absence de liberté.

Tant que cette bipolarité (militaires – islamistes) est le seul choix restant aux peuples arabes, on ne pourrait pas avancer dans notre misérable orient vers des états et des sociétés qui rêvent de démocratie et de justice sociale, et nos peuples resteront otages de ce conflit qui les laisserait dans sa spirale sans aucune possibilité d’avancement ou de développement.

La seule issue des peuples de notre région est de viser la dissociation de ces deux pôles et trouver d’autres choix qui attribuent un rôle important à la société civile, un rôle qui permet la renaissance de la vie politique et des partis politiques émancipés du pouvoir de l’islam politique et des militaires à la fois, enfin tant qu’on ne sortira jamais de la spirale de la dualité des militaires et des islamistes, on se dirigera sans fin vers l’inconnu.

Bachar Aboud

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s